Réformes au MTC : Gaston Eguedji, « le Ministre a piégé les acteurs culturels »

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Gaston Eguedji n’est plus à présenter dans le milieu culturel béninois. Président d’association, administrateur au Fonds des Arts et Culture (ex-Fonds d’Aide à la Culture) et administrateur du Festival International de Théâtre du Bénin, il a une position bien tranchée sur les réformes en cours au niveau du Ministère du Tourisme et de la Culture. Du Fonds des Arts et Culture au nouveau décret portant Attributions, Organisation et Fonctionnement du MTC, il nous livre, à travers cet entretien, ses impressions sur les premiers mois de la gestion du secteur culturel sous l’ère Ange N’koue. 

Souvent taxé d’inactif depuis sa nomination, le Ministre de la Culture a répondu en procédant récemment à une vague de nominations. Que pensez-vous de ses choix ?

Comme tout nouveau Ministre, il est normal qu’il positionne des gens de confiance pour l’aider dans sa mission. C’est donc normal que le Ministre de la Culture fasse des nominations. Après, il faudra espérer qu’il  a mis les hommes qu’il faut à la place qu’il faut.

Depuis juillet, le gouvernement a pris un nouveau décret portant Attributions, Organisation et Fonctionnement du Ministère du Tourisme et de la Culture. La nouvelle architecture du Ministère vous convient-elle ?  

Je déplore déjà le fait que tout ceci ait été fait sans que les acteurs culturels ne soient associés.  Si on avait associé les acteurs culturels, je crois que l’AOF que vous évoquez serait mieux élaboré. On a par exemple mis ensemble certaines directions qui existaient sans tenir compte de la spécificité de chaque domaine.

Vous parlez certainement de la fusion de la Direction de la Promotion Artistique et Culturelle (DPAC) et de la Direction Nationale de la Promotion du Livre et de la Lecture (DNPL) qui a donné naissance à la Direction des Arts et du Livre (DAL)…

Oui, je ne sais pas ce qu’ils mettent dans Arts et Livre. Jusqu’à présent, cette dénomination me dérange. On attend que la direction soit fonctionnelle pour comprendre ce qu’ils veulent y mettre.  Je ne peux dire la vision du ministère en créant la direction des arts et du livre. Une chose est sûre, on s’y retrouvait mieux avant quand on avait la DPAC et la DNPL. Mais la nouvelle appellation sèmera des confusions.

Dans le nouveau décret, le Fonds d’Aide à la Culture devient Fonds des Arts et de la Culture. On a appris que l’AOF de cette nouvelle direction est en cours d’élaboration. En tant qu’Administrateur au niveau de cette direction, pouvez-vous nous dire ce qui va désormais changer ?

Je ne peux pas vous en dire plus parce que l’AOF de cette direction a été fait en catimini. D’après ce que j’apprends, la communication de l’AOF est déjà déposée en conseil des Ministres. Sans que cela ne passe en conseil d’administration du Fonds. Or les textes qui régissent toujours le Fonds préconisent que le Conseil d’Administration doit valider tous les textes avant leur envoi en conseil des Ministres.  Les textes n’ont pas été respectés.

De sorte qu’à la date d’aujourd’hui, aucun membre du Conseil d’Administration ne peut dire avec exactitude de quoi retournent les nouveaux textes.  Ce qui risque de nous conduire dans des situations qu’on aura du mal à gérer. Rappelez-vous, quand on a touché aux Statuts du Fonds d’aide et que cela a été rendu public, les acteurs culturels se sont levés et ont dit que ceci a été fait en catimini. Et c’est ce que le Ministre fait actuellement en n’associant pas le Conseil d’Administration comme le stipulent les textes.

N’est-ce pas parce que le Conseil d’Administration est dans un vide juridique ?

Non, il n’y a pas de vide juridique qui tienne et qui puisse expliquer cette situation. Et je tiens à rappeler que nous sommes toujours en place parce que le ministre a pris un arrêté pour prolonger notre mandat jusqu’au 31 décembre.  Mais je crois que ce n’est pas ça. Je crois plutôt que c’est parce que le ministre sait que ce qui se trouve dans ces nouveaux textes ne peut jamais être accepté par les acteurs. Parce que je puis vous dire que d’après nos recherches,  le nouveau conseil d’Administration ne compterait plus que 7 ou 9 membres et le nombre de représentants des acteurs culturels s’y retrouvant serait passé de 7 à 3 ou 4.

Mais d’après nos informations, certains acteurs culturels ont été impliqués dans la rédaction de cet AOF…

Il n’en est rien. Le Ministère a piégé les acteurs culturels.  Quand les mouvements ont commencé pour réclamer l’arrêt du processus électoral devant conduire au renouvellement du Conseil d’administration, le Ministre a demandé aux protagonistes de désigner un représentant pour le groupe de travail qui sera mis en place pour réfléchir sur les nouveaux textes.  Ces personnes n’ont jamais été appelées à la date d’aujourd’hui.

Ensuite, le Ministre nous a présenté sa vision sur le fonds et il nous a été demandé de faire des groupes de travail pour valider. Or  on ne pouvait pas valider ce qui nous a été présenté en 24h. Les acteurs culturels ont donc demandé à ce que le dossier leur soit remis pour que chacun dans son domaine aille travailler, ensuite faire une plénière et apporter les propositions.  Et c’est ce qui a été fait.

On a fait un document de propositions qui a été remis en main propres au ministre qui disait qu’au moment venu, les acteurs seront associés à l’élaboration du document final. Mais ils n’ont jamais été appelés. Lors de la dernière rencontre avec le cabinet, le DC (Directeur de Cabinet, ndlr) a refusé de répondre à nos questions concernant l’AOF.  Je ne sais pas ce qu’on cherche à nous cacher. Qu’ils le veuillent ou non, l’AOF sera rendu public un jour.  Si cela n’agrée pas la majorité, les artistes vont encore protester.  Et même si on le leur impose, ce ne peut être que pour un temps. Il faut penser à faire des réformes qui vont durer dans le temps sinon, ce n’est pas la peine.

Attardons nous un peu sur les mouvements qui ont conduit à l’arrêt du processus de désignation des représentants des acteurs culturels au niveau du Fonds. Quel bilan faites-vous aujourd’hui de ces mouvements. Les objectifs ont-ils été atteints ?

Si vous allez poser la question à ceux qui en son temps se sont soulevés, ils vous diront que c’est une déception. Parce que je crois la situation nous échappe à tous. Il y a une légitimité dans leur revendication. C’est indiscutable. Mais est-ce de cette manière qu’il faut régler ce qu’ils ont soulevé comme problème ?  Je pense qu’il a manqué une méthodologie dans leur action. Ils ne sont pas allés à la recherche de l’information avant de commencer à dire certaines choses.  Par exemple, quand ils ont vu les statuts de septembre, ils ont pensé que c’est un travail qui a été fait en catimini par les administrateurs pour rempiler. C’est faux. Ce travail a commencé depuis 2012. Et quand le ministre est venu dire qu’on a fait une révision des textes sans laisser de traces, je leur ai apporté des preuves. Et depuis le jour où j’ai apporté la preuve que cela a été enregistré dans le ministère en 2012, le Ministre n’a plus jamais parlé. Je crois que les cadres du Ministère ne l’ont pas aidé pour la vérité. Tout ceci a suivi les voies normales avant que cela ne soit validé en conseil des Ministres. Et c’est pour cela que le processus qui a démarré en 2012 n’a pris fin qu’en septembre 2015.

Donc, pour revenir à votre question, tous ceux qui ont fait cette lutte, seront certainement déçus en leur for intérieur de la façon dont le Ministre gère aujourd’hui le dossier du Fonds

Parlant des mouvements, on sait que vous avez largement soutenu les actions du « Mercredi Rouge ». Depuis quelques temps, on n’en entend plus parler alors que les revendications n’ont pas été satisfaites. Qu’est-ce qui explique ce silence ? 

Le « mercredi rouge » n’a pas cessé les activités mais a pris une pause. On voulait organiser un mouvement et on a été approché par le Ministère qui nous a proposé le dialogue. C’est pour cela que nous avons arrêté parce que nous avons cru en leur bonne foi. Mais on a remarqué que cela leur a permis d’avancer en catimini.

Moi, j’ai soutenu le « mercredi rouge » parce que leurs revendications étaient légitimes. Et tout ce qu’ils voulaient, c’est que les acteurs culturels soient associés aux réformes. Et c’est normal. Le Ministre n’étant pas un acteur culturel et donc ne connaissant pas véritablement le secteur, il était normal qu’il consulte les acteurs pour les réformes.

En conclusion, ce n’est pas parce que le Ministre a menacé de faire des révélations sur certains acteurs culturels que le « Mercredi Rouge » a cessé de revendiquer… 

C’est faux. Quels dossiers ? Ce que le Ministre a brandi devant les caméras, j’avais dit qu’il l’affiche. Mais il ne l’a jamais fait. Quand vous tenez des gens qui vous dérangent, la moindre des choses, c’est de les livrer. Pourquoi ils ne veulent pas nous livrer. C’est simplement parce qu’ils savent que les vrais pilleurs du fonds, ce ne sont pas les administrateurs. Je le dis et j’assume, car certains du cabinet  de commun accord avec certains acteurs culturels sont ceux pillent, ils font les IDM (Instructions Directes du Ministre, ndlr). Un administrateur ne peut jamais valider 20 millions pour un acteur culturel. Mais l’IDM peut donner facilement 20 millions. Mais quand nous leur avons demandé d’afficher les bénéficiaires  des IDM, simplement celles de cette année, ils n’ont jamais voulu le faire.  Ils ne nous tiennent pas, c’est nous qui les tenons. Le jour où ils vont brandir, ceux à qui ils ont donné les IDM seront obligés de s’expliquer et peut être dévoilé des choses. Ce qui pourrait leur nuire.

On sait que le fonds a connu un abattement. Mais on n’a pas le pourcentage exact. On parle tantôt de 75%, 50% ou encore de 25%. Qu’en-est-il vraiment ?

Effectivement, le gouvernement a annoncé une restriction de 25%. On a pensé que ce sera le même pourcentage pour tous les ministères. Et sur cette base, le conseil d’administration du Fonds a revu ses prévisions et établi un budget réaménagé. Mais à notre grande surprise, on nous a apprend que le Fonds ne dispose désormais que d’un budget d’1 milliard 100 au lieu de 2 milliard 750, ce qui correspond à un abattement de 52,6%. On s’est rapproché d’eux pour en savoir plus mais ils nous renvoient au ministère des finances qui aurait décidé de cet abattement, selon eux.

Nous avons fait un mouvement et nous sommes allés au ministère des finances.  Là, le DC (Directeur de Cabinet,  ndlr) nous a expliqué que le ministère des finances a envoyé une notification à tous les ministères mais qu’il revient à chaque ministère de faire les réaménagements, compte tenu de ses priorités et ambitions.  Nous nous sommes encore rapprochés du ministère de la culture mais on n’avait pas plus d’informations.

Finalement, dans nos recherches, nous avons pu mettre la main sur la grille de répartition du budget et avons remarqué qu’ils ont réduit le budget du Fonds pour l’augmenter sur d’autres directions qui ne vont pas pouvoir le consommer car nous sommes déjà à la fin de l’année budgétaire.  Cette répartition a été signée par le Secrétaire Général du ministère. Donc, l’ordre n’est pas venu du ministère des finances comme ils le prétendent.  Nous avons donc pu mettre à nu la supercherie. Aux dernières nouvelles, l’ordre serait venu du Chef de l’Etat. Ce que nous ne pouvons malheureusement pas vérifier.

Quelles sont les conséquences immédiates de cet abattement sur les acteurs culturels ?

La première conséquence est que le guichet réservé aux IP (Initiatives Privées, ndlr) ne sera pas financé. Nous n’avons pas la ressource nécessaire pour les financer.  Donc, il y a des acteurs culturels qui sont indépendants, qui n’ont pas d’associations et qui attendent les initiatives individuelles pour mener à bien leurs activités. Ils ne pourront plus.

Ensuite, la construction de la maison de l’artiste démarrée par le fonds ne pourra plus continuer. Le site a déjà été choisi et les travaux devaient déjà commencer.  Avec cet abattement, les travaux vont être arrêtés.

Troisième conséquence, c’est que le fonds risque des  actions en justice. Je le dis parce que les gros projets qui ont été validés et  les bénéficiaires qui ont déjà obtenu leur notification et même une partie de la subvention accordée  ne pourront plus être financés en totalité surtout que certains ont déjà par des prêts réalisé leurs activités et n’attendent que le remboursement de la part de la direction. L’acteur culturel dans l’ensemble sort perdant de cet abattement.

Je vais vous dire une chose, au moment où nous n’étions plus en poste, et après notre retour, nous avons vu que les fonds ont été décaissés en notre absence. Le fonctionnement de la direction aussi sans oublier les IDM (instruction directe du ministre) qui ont dépassé les 100% alors qu’on nous disait que le Ministre Hounkpè (ancien ministre de la culture, ndlr) était à 50 ou 60 %. En clair, les fonds ont été décaissés pendant la période de flottement. Et c’est l’acteur culturel qui est maintenant sacrifié au profit des avantages des administratifs.

On comprend donc le Conseil d’Administration ne sert plus pratiquement à rien. Vous n’êtes pas associés à la rédaction des nouveaux textes, vous ne savez pas comment sont décaissés les fonds, etc. Mais alors, pourquoi avoir accepté que votre mandat soit prolongé jusqu’au 31 décembre ?

Je regrette d’avoir accepté. Parce que finalement, depuis qu’on est là on est toujours dans un blocage qui ne dit pas son nom. La belle preuve, à la date d aujourd’hui, aucun acteur culturel ne peut dire si la saison artistique sera lancée ou non car le conseil d’administration n’a même pas encore étudié le budget de la direction pour la saison 2017. On est juste là pour réaménager le budget qui été abattu de 53 % et éviter l’impasse.

Avec tout ce qui est reproché au Ministre de la Culture dans la gestion qu’il fait du secteur, n’est-ce pas le moment pour les acteurs culturels de s’unir pour parler d’une même voix et avoir des revendications communes ?

Les acteurs se mettent de plus en plus ensemble. Il n’y a plus mercredi rouge certes mais nous avons mis en place un cadre de concertation. Ce cadre a déjà envoyé un courrier au Chef de l’Etat pour lui faire part de ce qui ne va pas dans le secteur. Nous avons essayé de rencontrer le président du CA du Fonds et le directeur du Fonds. Et envoyé un courrier au BUBEDRA parce qu’au moment où le Ministre se focalise sur le Fonds, il oublie que d’autres structures ont besoin de réformes. Il n’est pas le ministre du Fonds mais de la culture et du Tourisme dans leur ensemble. Nous nous mettons ensemble pour le lui rappeler et bientôt, vous verrez nos actions.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

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