Réflexion : Francophonie, contexte et paradoxes

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La Francophonie est en mutation controversée et pour qui veut être constructif, c’est plutôt une belle agitation. Le contexte actuel est qu’il existe, ce que l’on sait désormais manifeste, une volonté du président Emmanuel Macron de refondre le creuset qu’est la francophonie. Il est non moins clair que cette volonté est mue par des enjeux économico-politiques (« réfléchir à un nouveau projet pour la francophonie […] pour en faire un outil de rayonnement, au service de l’intégration économique », discours de Ouagadougou) qui se vendent sous le couvert d’une « déringardisation » du français selon les dires de la représentante personnelle d’Emmanuel Macron à l’OIF Leïla Slimani.

Dans son discours aux étudiants de l’Université de Ouagadougou au Burkina Faso le 28 novembre 2017, le Président a rappelé combien la langue française a fini de montrer les signes de sa déterritorialisation hexagonale. Dans ce contexte, ses mots : « Il y a bien longtemps que la langue française n’est plus uniquement française. Elle est autant, voire davantage, africaine que française » paraissent atones, institutionnellement parlant pour l’Elysée, au regard de la vitalité du français dans le monde, de Kinshasa au Québec en passant par Haïti ou le Liban. Y aurait-il un retard institutionnel à capter cette « attractivité », ou c’est la rhétorique du moment comme il en a toujours été, et en l’occurrence au regard du marché que constitue la démographie africaine annoncée pour l’horizon 2050 ?

Dans son rapport Le rôle de la France dans une francophonie dynamique (1), Marie-Béatrice Levaux indique que « les locuteur.rice.s francophones, aujourd’hui au nombre de 274 millions d’individus dans le monde, pourraient être 750 millions à l’horizon 2050 (si les efforts en faveur de l’éducation des pays de l’espace francophone sont suffisants) ». Cela participe à justifier les propos du Président devant les étudiants ouagalais quand il parle de francophonie comme « corps vivant par-delà les frontières », ou ambitionne devant le Parlement tunisien ce 1er février, de « doubler le nombre d’apprenants en français en deux ans ». On perçoit ici la démarche conquérante que Mabanckou et Mbembe comparent à un appareil idéologique (2) tel que conçu par Onésime Reclus au XIXe siècle. En parallèle à ces déclarations, il convient de rappeler la réalité du terrain très loin déclarations actuelles caractérisée par le morcellement du réseau culturel français à l’étranger, sa fragilité et la baisse des crédits constante depuis plusieurs années (3).

Au nombre des propositions pouvant rendre concrète cette ambition, plusieurs pistes ont été évoquées lors de la Conférence internationale pour la langue française et le plurilinguisme dans le monde qui s’est tenue les 14 et 15 février à Paris, s‘articulant autour de trois grands axes : « promouvoir la diversité des cultures francophones en France », « accompagner à l’étranger – et pas seulement dans les pays francophones, partout dans le monde – nos propres voix », et « soutenir la maîtrise du français en France »

Pour y parvenir les mesures retenues et communiquées sont :

  • Le lancement d’une plateforme numérique www.monideepourlefrancais.fr, destinée à nourrir la déclaration du Président le 20 mars sur sa politique globale au sujet de la Francophonie. On retiendra ici les propos de Abdourahman A. Waberi « Tant que perdurera cette construction fallacieuse entre un Sud qui tend la main et un Nord qui détient la solution, le projet francophone – élyséen ou pas – suscitera au mieux une aimable indifférence, au pire un rejet définitif. » (4) ;
  • La création « d’un dictionnaire de la francophonie » sous les auspices de l’Académie française et de Leila Slimani ;
  • La mise en place de rencontres entre tous ceux qui ont le français en partage, des activités culturelles à l’école, des campagnes de communication;
  • Le soutien pour la maîtrise du français en France, « cette langue nous la partageons avec des millions de personnes, sur les cinq continents, c’est une passerelle vers d’autres cultures, d’autres littératures, d’autres manières de voir et de penser » (5)  ;
  • La création d’un grand prix de la traduction ;
  • L’ouverture d’un nouveau lieu pour la création francophone sur le site de l’actuel Tarmac (seule scène en France entièrement dédiée à la création francophone) proposant des résidences, des publications, des rencontres et la création d’un festival pluridisciplinaire sur plusieurs mois associant un réseau de programmateurs parisiens et franciliens. Outre le fait que le Tarmac propose des résidences, des créations et compte à son actif deux collections regroupant la publication d’une vingtaine de textes inédits ; outre le fait que concrètement Théâtre Ouvert reprendrait la direction du site du Tarmac avec le financement qui lui est alloué pour assurer les mêmes fonctions, la définition réelle du projet reste pour le moins douteux et participe seulement à diviser la profession au sujets de deux espaces de création et de diffusion qui doivent être maintenus.

Parallèlement au lancement de ce projet, la ministre va engager – avec les collectivités territoriales et les acteurs culturels – une réflexion d’ampleur pour renforcer la visibilité des nombreuses initiatives françaises en faveur de la francophonie et créer des synergies entre les différents projets. Cette annonce répond-elle au Rapport Levaux, hautement silencieux et notoirement non axé sur les questions artistiques que recouvre la francophonie, et qui préconise en sa recommandation n°12 de « soutenir les programmes d’aide à la création francophone » ? Le CESE recommande aux « acteur.rice.s public.que.s nationaux.ales.et décentralisées de ne pas relâcher l’effort financier en faveur d’une politique d’aide aux créations francophones, indépendamment de la nationalité des productions ainsi aidées ». Ce travail d’irrigation de ces imaginaires, quelques scènes nationales l’ont résolument commencé depuis quelques années pour ouvrir les frontières structurelles et artistiques qui se sont nouées en plein Hexagone. A l’image des Francophonies en Limousin, le Tarmac fait depuis une dizaine d’année (à la suite du Théâtre International de Langue Française) un travail de détection, d’accompagnement et de révélation d’auteurs et autrices francophones et aussi, malheureusement ou pas, ultra-marins français.

Autre projet phare des tutelles, la rénovation du château de François Ier : « Villers-Cotterêts pour incarner la vivacité de la francophonie ». A rappeler que c’est au château Villers-Cotterêts que François Ier a signé l’ordonnance faisant du français la langue des documents officiels en France (6). Or ce que reproche, entre autres, le monde francophone héritier de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation à la politique portée par Emmanuelle Macron, c’est cette « définition de la langue française qui aurait pour fondement une idéologie nationalitaire » (cf. Mabanckou et Mbembe), fondée sur une célébration de l’Hexagone dans l’espace francophone alors que la langue française ne vit plus aux seuls battements de cette géographie. Mais ce projet même semble desservir son objectif, puisqu’il ne quittera l’esprit de personne que le château Villers-Cotterêts, future scène emblématique de la francophonie, est une démarche tendant à muséifier une vitalité qu’on souhaite mettre sous les yeux de tout le monde. Pour l’instant, la décentralisation de la France n’a pas encore rendu proches ses extrémités en termes de mobilité et si des artistes doivent vivre dans l’Aisne, y exprimer leurs arts, on est en droit de se demander quels sont les programmateurs qui effectueront le déplacement régulièrement, avec professionnalisme sans une pointe de tourisme voire d’exotisme. Ce projet d’isolement des artistes en province sur une scène unique vient contredire directement la volonté de Françoise Nyssen « de soutenir la production et la diffusion des artistes et auteurs francophones et ultramarins à travers l’ensemble du réseau artistique national car leurs projets doivent irriguer toutes nos scènes et en particulier nos labels » (7). N’oublions pas d’ailleurs que la Francophonie et les scènes qui lui sont dédiées restent un des outils des différents gouvernements français pour tenir éloigner les afro-descendants français de leurs droits d’expression libre sur les scènes publiques.

Aussi, le Rapport Levaux suggère-t-il en sa recommandation n°15 de « susciter l’envie de francophonie en France » en organisant « lors de la journée internationale de la francophonie du 20 mars, un événement qui mobilise l’attention des opinions publiques sur ces enjeux ». Le CESE se propose de mettre le Palais d’Iéna à disposition des autorités compétentes pour l’organisation d’un événement annuel relayé par les CESER sur les territoires. L’événement permettra d’inviter l’ensemble des acteur.rice.s public.que.s et associatif.ve.s qui sur le terrain, œuvrent à la cohésion sociale, en particulier à la transmission d’un enseignement du français. A cette occasion, un forum de la francophonie en faveur de la cohésion sociale et des solidarités francophones pourrait ainsi réunir acteur.rice.s nationaux.ales et internationaux.ales, public.que.s et privé.e.s ». On le voit, les envies de Francophonie de la gouvernance Macron sont ailleurs, folkloriques, médiatiques, avec pour résultat d’occulter les réels enjeux économiques qui suscitent ce regain d’intérêt.

Dans la même logique, Leïla Slimani confit à l’AFP la nécessité de « faire vivre la francophonie en France, parce qu’énormément de lycéens français sont incapables de citer un auteur issu du monde francophone » (8), il faut entendre ici la nécessité de faire percevoir en France la vitalité de la langue française telle qu’elle peut respirer hors Hexagone. Car en vrai, ce que semblent par ailleurs ignorer nos dirigeants- par méconnaissance des territoires en question ? -, en dehors de la France, le français n’est plus à reconquérir puisqu’il s’est déjà inscrit dans le vivre spontané de différents peuples qui conjuguent désormais leur destinée en langue française.

 

Par Hurcyle GNONHOUE, auteur
Source : www.letarmacenresistance.fr/lafrancophonieenquestion/

 

Références :

1  Marie-Béatrice LevauxLe rôle de la France dans une francophonie dynamique, CESE, janvier 2018

2 Alain Mabanckou et Achille Mbembe, le 12 février 2018, « Le français, notre bien commun ? », https://goo.gl/9h3qGU

3 Lire l’artcile « Sur la francophonie, des mots à la réalité, il y a un gouffre », Michel Guerrin, Le Monde,

4 Francophonie : « Le site de l’Elysée dévoile une vision du monde passablement réductrice »in Le Monde, https://goo.gl/Gw9DNW

5 Les « quatre leviers privilégiés » de Françoise Nyssen pour agir dans le sens de la volonté du président, à retrouver dans : « Francophonie : les étapes d’une grande ambition, https://goo.gl/nAtnHV

6 A ce titre, il convient de lire cet article : « Le projet de Macron pour faire renaître le château de Villers-Cotterêts » dans lequel on peut relever ce paragraphe : Villers-Cotterêts est aussi immense (23.000 m2, tous classés) que la tâche de ces conseillers. Comment parvenir à lui redonner vie sans vider les caisses de l’État et sans obérer d’autres restaurations ? Dans les scénarios les plus grandioses – rénovation de l’ensemble, ouverture d’un musée et d’un centre de conférences -, on parle de 200 millions d’euros de travaux. La somme, si elle était dépensée pour Villers-Cotterêts, empêcherait tout bonnement la rénovation du Grand Palais, prévue à partir de 2020 »https://goo.gl/wMq7zQ

7 Communiqué de presse du Ministère de la culture datant du 09 février 2018 relatif à la fermeture du Tarmac au profit de Théâtre Ouvert

8 Cf. https://goo.gl/Wvb4Xw

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