Nel Oliver : Un artiste, et bien plus encore …

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Nel Oliver, c’est d’abord et avant tout une bonne part de l’histoire de la création musicale du Bénin. C’est ensuite plus d’un demi-siècle de carrière exclusivement musicale. Mais Nel Oliver, c’est aussi Noël Ahounou à l’état civil, auteur compositeur, arrangeur, ingénieur de son, coach musical, producteur et l’un des tous premiers africains à ouvrir, en 1981, un studio d’enregistrement, à succès, à Paris : la Société de Production Artistique, de Distribution et d’Edition (S.P.A.D.E. MUSIC). Né le 17 Décembre 1948, ce sexagénaire natif de Porto-Novo, la capitale politique du Bénin, garde une énergie, une force vocale et une présence scénique qui lui ont permis d’offrir à l’Afrique entière, un répertoire musical d’une grande qualité artistique et historique, inspiré de la soul, du rythm and blues avec une très forte immersion dans son patrimoine musical d’origine. Rencontre avec un créateur atypique, un musicien exceptionnel qui contraste avec un père de famille ordinaire, attentionné et un époux heureux qui semble vaincre l’usure du temps.

Vous êtes sexagénaire mais vous demeurez toujours jeune et bel homme. Comment arrivez-vous à résister aussi bien au temps ?

Beaucoup de gens me disent effectivement que je ne fais pas du tout mon âge et je pense que tout est une question de mode de vie. Je crois qu’il faut surtout être à l’écoute de son corps, vivre de manière saine et ne pas abuser des bonnes choses. Je pense que c’est Dieu qui donne et j’essaye donc d’entretenir ce que Dieu m’a donné.

Séducteur ?

Eh bien forcément. Dans le métier qu’on fait, on est un peu séducteur sinon on ne le ferait pas. Nous essayons de séduire le plus possible nos admirateurs, ceux qui nous écoutent et qui nous apprécient.

Nel Oliver, c’est Noël AHOUNOU à l’état civil. Qu’est-ce-que vous auriez également aimé qu’on sache de vous sur le plan privé ?

Il y a tellement de facettes de l’homme mais je dois dire qu’avant tout, je suis un homme qui aime la vie, qui aime son prochain, qui aime être à l’écoute des autres et surtout se mettre toujours du côté du plus faible. C’est peut-être là une qualité ou un défaut mais c’est certain que j’ai horreur de l’injustice.

Et spirituellement ?

Spirituellement, je dois dire que je suis en harmonie avec le créateur. Je vibre avec mon entourage, avec les gens qui me sont chers. Je prie beaucoup et je demande à Dieu de toujours me donner la santé et la longévité.

A 14 ans déjà, vous embrassiez une carrière de musicien notamment dans le « Ry-Da Jazz de la Capitale ». Etiez-vous certain, à ce moment-là, de faire le bon choix ?

Une chose est sure, c’est que je ne suis pas arrivé dans ce métier par hasard. C’est surtout par passion. Je suis né dans une famille où on aimait la musique ; mon père adorait la musique et tout ce qui touche le son. J’ai eu la chance d’avoir un grand frère, Vincent Ahounou qui était le leader du «Ry- Da Jazz de la Capitale ». En fait ça s’est passé tout bêtement. Un jour, il a constaté que je jouais des choses cohérentes et il s’est plus intéressé à moi quand il a commencé à avoir des difficultés avec le guitariste de son groupe. J’ai intégré le groupe d’abord en tant qu’accompagnateur guitariste puis progressivement chanteur du groupe.

Déjà une référence dans les années 80, notamment avec Spade Music, vous auriez pu rester à Paris et être un des leaders de la diaspora musicale noire. Pourquoi êtes-vous rentré au Bénin malgré votre notoriété?

Vous voyez, je suis avant tout un africain, fier de l’être et soucieux du développement de mon continent. Je suis venu au Gabon, après plusieurs années en Europe, pour participer au festival ‘’Africa Vision’’ aux côtés de Miriam Makéba, Manu Dibango et plein d’autres groupes. J’ai découvert d’autres réalités. Je me suis trouvé comme déraciné. J’ai pris conscience que l’Afrique avait besoin de ses fils, ceux-là qui sont partis, qui ont une certaine expérience à l’extérieur et qui peuvent la mettre au service du développement de leur continent. J’avais besoin de faire un retour aux sources, de travailler pour promouvoir la culture africaine, d’exprimer davantage mes racines, mes sonorités ; tout ce qui faisait partie de mon identité. J’ai pris la décision de venir monter mon studio d’enregistrement ici au Bénin, alors que tout marchait bien en Europe. J’étais sollicité tantôt en Angleterre, tantôt aux Etats-Unis. J’ai trouvé que ma carrière en tant qu’artiste chanteur en prenait un coup parce que j’étais beaucoup plus sollicité pour mes compétences entre autres d’ingénieur de son et de producteur. J’ai donc décidé de claquer la porte de l’Europe.

Manu Dibango, Touré Kounda, Kanda Bongo Man, Franco, Jocelyne Béroard, Papa Wemba, Abéti Massikini. Lorsqu’on évoque aujourd’hui ces noms, qu’est-ce que cela vous suggère quand on sait que vous avez aussi contribué à leur réussite ?

Oui, j’ai énormément contribué à l’évolution de la carrière d’un certain nombre d’artistes qui sont aujourd’hui très célèbres, ne serait-ce que par le temps consacré à la production de leurs albums, par les conseils et ils m’ont aussi beaucoup apporté. Mais il y en a qui étaient déjà célèbres comme Manu Dibango. Docteur Nico était pour moi une idole pendant mon enfance parce que j’adorais son style de jeu à la guitare. J’étais donc extrêmement surpris de le voir débarquer dans mon studio Spade Music à Paris pour sortir un album. J’ai appris par ces gens-là que la musique est d’abord quelque chose d’universel. Aujourd’hui, tout cela enrichit Nel Oliver ; tout cela a contribué au virage du style parce que j’étais trop enfermé dans une musique occidentale et américanisée.

Revenons à votre carrière de musicien. Comment expliquez-vous votre remarquable présence aux grands tournants de l’histoire notamment avec ‘’Apartheid’’ en 1993, ‘’Hymne à la conférence nationale’’ en 2005, ‘’Back to roots’’, ‘’Africa Baba Wa’’ pour ne citer que ces titres?

Nel Oliver est un artiste engagé et très sensible à tout ce qui se passe autour de lui. C’est vrai que ‘’Upheaval’’ a été un album mythique qui a particulièrement marqué ma carrière tout simplement parce qu’il a dénoncé l’Apartheid et a milité pour le rapprochement des peuples. Je pense que sur cette planète, nul n’a le droit de penser qu’il est supérieur à l’autre. Nous, en tant qu’artistes, avons le devoir et l’obligation d’oeuvrer, pour que les gens prennent conscience que noirs, blancs, rouges ou jaunes, nous sommes tous les mêmes. Mes chansons traitent de sujets bien particuliers. Quand je parle de ‘’Baby Girl’’ par exemple…

Il n’y a pratiquement plus ce mariage où on ne joue pas ce morceau.

… Oui parce que cette chanson est devenue très populaire. Jusqu’à ce jour, elle prend encore de plus en plus de dimension tout simplement parce que le sujet traité est un sujet qui nous interpelle tous. Je crois que c’est d’abord ça le rôle d’un artiste, c’est de traiter de sujets desquels se dégage une moralité; que les gens retiennent quelque chose. Moi, j’écoute toujours ces chansons avec beaucoup de fierté.

En tant que principal interlocuteur de ce secteur, pouvez-vous nous dire l’état actuel de l’industrie phonographique béninoise?

L’industrie phonographique aujourd’hui au Bénin se porte très mal, bien que d’un autre côté, ça évolue artistiquement. Tout simplement parce que nous avons un problème très important qui est la piraterie et ce problème est lié au fait qu’il n’y a pas de structure professionnelle de distribution, qui couvre non seulement le territoire national mais qui arrive aussi à travailler avec d’autres structures de distribution des pays voisins.

Il y a aussi le phénomène de la déstructuration sectorielle qui n’est pas propre à la seule discipline musicale mais qui a atteint l’ensemble de l’activité culturelle du Bénin.

Et ça c’est vrai. Je pense qu’on a l’obligation de demander à nos dirigeants d’investir davantage dans le secteur culturel ; c’est-à-dire faire en sorte que les milieux professionnels organisés soient écoutés et soutenus pour développer leurs secteurs respectifs. C’est vrai aussi que nous avons d’autres problèmes organisationnels à gérer. Par exemple, ceux qui méritent de recevoir des aides de l’Etat pour développer le secteur ne sont pas toujours soutenus.

Le secteur culturel serait donc devenu un abri pour ceux qui ont échoué dans l’exercice d’autres activités ?

Tout à fait et quand vous observez d’ailleurs dans tous les domaines de la culture, vous allez voir qu’il y a plus de gens qui s’improvisent artistes que des artistes de carrière. Il est important que nous commencions par encourager l’excellence.

Promouvoir l’excellence mais aussi freiner la médiocrité ?

Vous savez, si vous n’offrez pas à la jeunesse des points de repère, vous allez créer une génération d’artistes médiocres et c’est ce qu’il faut dénoncer assez tôt. Il est encore temps pour rattraper cela. Même dans le secteur du cinéma aujourd’hui, on voit des choses qui ne sont pas bonnes, qui sont négatives pour nos enfants. Il serait alors temps qu’il y ait des comités de sanction, sinon on va créer une génération de jeunes qui n’auront aucune notion des choses essentielles de notre Culture.

Vous êtes producteur mais aussi coach musical. Martin HOD, Ana TEKO, Castella AYILO, Dalina Pep’S, Madou sont des artistes que vous avez dirigés. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Nous sommes dans un milieu où ce travail n’est pas bien perçu et on vous remercie souvent par le revers de la main. Nous avons eu des succès, nous avons eu aussi des échecs tout simplement parce que nous sommes dans un système qui n’est pas du tout organisé et quand vous investissez beaucoup dans une activité et que vous ne rentabilisez pas, il y a de quoi vous décourager. Tous ces artistes que nous avons produits, que nous avons soutenus ne nous ont pas rapporté de l’argent. Nous l’avons fait par amour parce que nous estimons que la musique béninoise est plurielle et que nous avons le devoir et l’obligation de promouvoir et de faire connaître les talents.

Dans ce contexte, lequel des deux ‘’Nel Oliver’’ préférez-vous, le producteur ou le compositeur-chanteur ?

C’est d’abord l’artiste. J’aime mon métier, j’aime le travail que je fais. Je veux justement donner une part de moi pour que les autres aussi en bénéficient et cela fait partie de mon trait de caractère.

En 2006, vous avez rendu un très bel hommage à Gnonnas Pédro et à l’ensemble de son oeuvre à travers la chanson que vous lui avez dédiée. De quoi souhaitez-vous que votre héritage musical à vous soit fait et quelle image l’Afrique devra-t-elle garder de vous?

L’héritage musical de Nel Oliver, je pense que c’est d’abord le contenu de ses chansons, les objectifs visés à travers elles. Quand vous écoutez ‘’Upheaval’’, le message, c’est la tolérance, l’amour du prochain. Dans ‘’Baby Girl’’, c’est l’amour d’un père et d’une mère à sa fille. Personne ne détient la science absolue pour dire que tel homme est idéal pour sa fille mais on l’accepte parce que c’est le choix de votre fille. Une chanson comme ‘’Africa Baba Wa’’ parle de l’amour d’une terre; être fier d’être africain, fier de ses racines, fier de sa culture. Toutes mes chansons sont des chansons engagées. Je voudrais qu’à travers mon héritage musical, la jeunesse béninoise sache que faire de la musique, c’est servir une cause, servir à l’amélioration des conditions de vie et des rapports humains. Il faut que la jeunesse travaille dans ce sens. On fait de la musique pour éduquer.

Propos recueillis par Koffi ATTEDE

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