Littérature : « Meurtre à la Pendjari », la fausse piste parfaite

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La première page de couverture du roman laisse croire à une affiche publicitaire pour le parc de la Pendjari. La couleur orange des herbes sèches aux trois cinquièmes vers le bas, le bleu ciel au cinquième supérieur, et au milieu, le vert brumeux d’un paysage lointain renforcent la très haute portée publicitaire de cette image de couverture. Tout amateur de tourisme s’empresserait d’ouvrir le dernier roman de Modeste Gansou Wéwé, publié cette année aux Editions Plurielles. Et il ne le regretterait pas.

Après lecture, l’on dresserait, volontiers, une carte du parc de la Pendjari, allant des types d’animaux que l’on peut y trouver au paysages qui séduisent en passant évidemment par le long trajet et les moindres sentiers qui le desservent, avec ses marres « Fogou » et « Bali »… Une première caractéristique qui donne au roman un accent documentaire.

Seulement, si la couleur blanche du titre qui insinue pureté et innocence fait de l’ombre au mot meurtre, les premières lignes du roman nous font retourner sur nos pas. La séquence « Une fumée noirâtre, un incendie, puis un cadavre sous les bras… » empêche d’entreprendre une villégiature paisible à l’intérieur de ce parc miroité au fronton.

D’une banale dispute de couple, on se retrouve au fond d’un drame politique qui se joue presque sous les yeux du lecteur. Le roman se donne le Bénin comme cadre. L’histoire est celle de Silvère Yémalin, accusé du meurtre de son épouse Anaïs Vézinou. Il va entretenir l’espoir d’être sauvé de son exécution par la détermination de son ami, l’intrépide avocat Jean-Paul Bignon. Anaïs était en réalité un joker pour Kora Takidi, un ami de son père. Sa vie était donc à la solde de ce personnage que la jeune dame appelait pourtant « Tonton ». Une situation qui fait écho à certaines réalités de nos sociétés où des familles pleurent la disparition de leurs proches sans le moindre sépulcre où les prier ? Le parcours de Silvère rappelle aussi les injustes de condamnation d’innocents incapables de s’offrir un avocat ou victimes de systèmes dont ils dénoncent les errances.

A l’onomastique, on se rend compte que chaque personnage porte un nom qui préfigure son rôle. L’avocat Bignon, « tout est bon » en langue fon, est resté optimiste et déterminé même dans les pires moments. Le personnage politique Takidi, « usurpateur » en langue baatonum, a ravi sur fond de chantage la place de candidat de la mouvance pour les élections présidentielles aux dépens de son challenger Stanislas Vézinou. Dodji qui renvoie aussi à la duperie et au mauvais stratagème en langue fon n’est-il pas bien incarné par ce journaliste pervers, corrompu, criminel ? En effet, non content de tricher avec les femmes, et d’utiliser ses propres amis contre leurs intérêts, il tue Vincent, un de ses hommes de main dans l’enlèvement d’Anaïs. Un enlèvement que l’auteur entretient par une brume à suspens où il est question du corps portant les habits d’Anaïs et souvent nommé « colis ».

L’on ne saurait occulter Yémalin, qui signifie « ils ne s’imaginaient pas » en fon. Silvère porte ce patronyme qui annonce son sort dans ce histoire de présumé meurtre de son épouse Anaïs, la belle chanteuse à la renommée nationale. Quand on découvre le nœud de l’histoire, on excuse presque la vengeance de son beau-père Stanislas Vézinou, dauphin du Président de la République trahi par Kora Takidi.

Le roman gagne en intérêt par la force du suspense avec notamment l’évocation omniprésente dans le texte du « colis ». Il faut attendre la page 169 pour voir ce colis se défaire de son mystère et laisser courir l’espoir que l’époux d’Anaïs sera libéré. La situation équivoque de la chanteuse se trouve clarifiée peu à peu et l’auteur lève finalement le passionnant suspens dans les derniers contours du roman en donnant envie d’une nouvelle lecture de l’œuvre.

Le contexte politique de nombre de pays africain, notamment le Bénin avec les rumeurs et les faits qui se succèdent, à savoir les trahisons sentimentales au sommet de l’Etat, les empoisonnements supposés, les arrestations arbitraires, l’insécurité et les conditions de vie pitoyables dans les prisons, les crises de succession politique, les velléités de révision de la loi fondamentale, les tensions de l’imminence des élections présidentielles, l’argent distribué à tour de bras lors des meetings, même par la personnalité du pays, ajoutés aux noms de cadres réels comme Cotonou, Natitingou, Tanguiéta, Calavi…, font passer « Meurtre à la Pendjari » pour une satire politique. Car cette fiction en emprunte aux dérives d’un système politique rouillé par la corruption, aux crimes économiques qui se multiplient, à l’enchevêtrement malencontreux des pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif, à la manipulation à outrance d’un peuple naïf.

« Meurtre à la Pendjari » n’est pourtant pas un essai. C’est un roman réaliste qui ravive le style d’écriture d’auteurs soviétiques tels que Maxime Gorky et Fedor Dostoevski, avec une grande portée didactique qui permet au lecteur de comprendre le fonctionnement d’une cour et du déroulement d’un procès. L’on prend également des plaisirs de rhétorique à travers l’utilisation de belles figures comme le cours que l’auteur donne sur le palindrome…

En gros, s’il tient à cœur à un réalisateur de tourner un film qui démontre qu’« un politicien est un monstre, et qu’un monstre est un politicien », la trame de l’histoire, le découpage des quinze chapitres de ce roman et le style réaliste de l’auteur en font un bon scénario de base. Le titre s’y prête déjà bien.

Par Gaston Yamaro, Linguiste, journaliste culturel à DEEMAN RADIO de Parakou (Collaboration)
©www.benincultures.com

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