Le Kleenex qui tue : Hermas Gbaguidi, une dramaturgie de la vertu

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Hermas Gbaguidi signe, aux Editions Plurielles, quatre pièces de théâtre réunies dans un nouveau recueil en ce troisième trimestre 2014. La pièce éponyme Le Kleenex qui tue est l’arbre qui irradie une préoccupation scripturale prononcée chez l’auteur ; il y a chez Hermas Gbaguidi comme une écriture de la vertu, une dramaturgie de la morale.

Qu’ils se nomment Sœur Lucie, L’Hôtelier, Martial ou Franciline, les personnages de Hermas Gbaguidi sont agis par un idéal transversal à toutes les pièces, la quête d’un certain équilibre des relations et des rapports des humains les uns aux autres. Ils s’affichent comme des programmes esthétiques de cet idéal que décline le dramaturge en quatre tons. Les conflits ici ne naissent pas de l’intrusion de l’espace physique des personnages suscités. En règle générale, les protagonistes connaissent ou font connaissance avec leurs ennemis/opposants avant qu’un problème ne les confronte. C’est davantage leur espace égocentrique, leur territoire du moi qui est en proie à la violation. Un territoire du moi où trônent la vertu, la bonne conduite, l’exemplarité.

Le combat de la Sœur Lucie dans « La Chute de Capernaüm » qui se dresse contre l’hypocrisie, la duperie, la duplicité de son ordre religieux, des responsables de son église ; une certaine église catholique. Elle voit la révélation à elle constamment faite par la Vierge Marie prendre dangereusement forme dans le monde qui, victime par une sorte de péché par omission du Vatican, devient le théâtre de la barbarie humaine et de la réprobation catastrophique de la nature. Pour se défendre, le clergé plaide la surdité des gouvernants de la planète alors que l’acte de péché charnel que finit par commettre le mandaté de Rome est encore plus répréhensible.

Il attire la fille de Fatima vers l’accomplissent du péché de la chair avec des arguties comme « La chair nous réclame aussi son dû. Nous sommes obligés de la satisfaire en même temps que l’esprit… » … Et la religieuse de crier haro : « Race de vipère, malheur à vous, maîtres de la loi, hypocrites !… Prélats hypocrites et vicieux ! Vous déshonorez toutes les filles consacrées et vierges ». L’horreur qui vient clore la scène apparaît ainsi comme le sacrifice, la purification de l’ordre, de l’église que visiblement Hermas Gbaguidi appelle à surpasser compromission et scandale.

« Une chambre pour mourir » en appelle également à la dignité. Dignité dans le don de l’amour ; les responsabilités de protection, de don de soi d’un fiancé ; celles du père, chef de foyer. Le hasard qui fait se rencontrer l’ex-fiancé d’Angeline, L’Hôtelier, et son actuel mari qui la lui avait chipée la nuit de son enterrement de vie de garçon, est un bel enjeu de confrontation où les personnalités des uns et des autres se révèlent. L’Hôtelier, un renégat lâche et Le Voyageur, suicidaire et irresponsable. Ici aussi, la mort sanctionne les manquements. Une mort gratuite d’Angeline due aux tergiversations des échecs des deux hommes. « Le Kleenex qui tue » est, pour ainsi dire, dans cet ensemble, une cerise situationnelle qui interpelle aussi sur le sens des valeurs. L’infidélité punie par une mort donnée par le tonnerre au bout d’une action de tension psychologique intense et d’ironie dramatique accentuée.

Chaque pièce est un appel troublant lancé aux citoyens de nos sociétés de consommation où les repères éthiques sont en souffrance.

D’un autre côté, la mort est l’enjeu des répliques qui tissent « La femme Mossi est de retour ». Il s’agit de l’assassinat du fils de Franciline. Un démocrate. On comprend clairement que le propos est de dénoncer la cupidité politique des dirigeants qui étouffent les voix qui prônent la bonne conduite des affaires de la cité pour se livrer à leurs actes de spoliation. « Vous pensez que le peuple est aveugle ? », interroge Franciline. Elle finit par faire observer au Chef, symbole du pouvoir, comment de l’ « altier et fier » personnage qu’il était avant son accession au trône, il est devenu « un trainard, un lourdaud, un gras. » Une gradation dans la description de l’adipeux physique de l’homme qui donne la connotation d’un dégoût qu’il cause à la brave dame. Elle qui prophétise, comme pour rappeler à la bonne conduite, cette engeance de personnes : « Vos âmes seront tourmentées sur cette terre et même dans l’au-delà ».

Au total donc, quatre pièces de théâtre, quatre énergies dramatiques pour un seul élan esthétique, la purge des contre valeurs. Une dramaturgie de la catharsis dans son expression la plus sublime. Chaque pièce est un appel troublant lancé aux citoyens de nos sociétés de consommation où les repères éthiques sont en souffrance. Les personnages apparaissent ainsi dans une catégorisation schématique de personnages symboliques – porteurs de valeurs – et de personnages emblématiques – incarnant des ordres, des statuts socio-politico religieux – .

L’efficacité de cette écriture se trouve renforcée par une sobriété percutante des répliques qui alignent les actions dans des jeux d’ellipse, de quiproquo et d’ironie dramatique. On en revient pourtant à regretter, dans un vœu de conservation de la vie, l’utilisation quasi-totale de la mort comme fin à presque toutes les pièces. Nonobstant, nous sommes ici en présence de quatre bons prétextes de mise en scène redoutable pour les bons metteurs en scène. Du plaisir en perspective !

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