J’ai lu : « Une saison en Afrique » de Djamile Mama Gao

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Une poésie tonique pour la mémoire d’un continent ! 

On sort de ce recueil en secouant la tête de joie, de fierté, de bonheur. Surtout de bonheur. Parce que c’est bonheur de renouer avec un langage  aussi soigneusement sculptée, et  une souplesse aussi rythmique, que scandée dans une meule signifiante qui force forcément l’admiration. On reste marqué par le lyriquement assaisonné  de cette plaquette, l’affect mais aussi, l’apprêt lyrique qui se meut au fil des poèmes. Que de choses et de trouvailles heureuses sous la plume de ce jeune poète !  Fantaisies verbales, jeux de construction, néologismes néologisants, subtilités dans le ton, anaphores, jeux de mots inattendus, d’images insolites, mais surtout d’esprit…Tout y  est passé !  Comme si la fantaisie ne cache pas moins l’émotion.

Slameur, poète, sinon corpoète au sens plein du terme. Tel que nous le connaissons dans sa verve à incandescence lyrique. Des plus toniques et forcément tonifiantes !   Je n’ai pas vu un autre qualificatif, plus qualifiant, que tonique. Jeune écrivain béninois, ayant déjà à son parcours une sève bien nourrie, Djamile Mama Gao (puisque c’est  de lui qu’il s’agit) n’en demeure pas moins une plume alerte, très prometteuse des lendemains de la littérature béninoise.   Donc après, Corps-raccords, son premier recueil poétique paru en 2014,  le voilà qui nous revient  avec un nouveau-né, une nouvelle parturition poétique, Une Saison en Afrique. Une poésie fortement tonique, (le thérapeutisant s’alliant au stimulant !). Pour dire la « mémoire d’un continent » mitigée en la mémoire des atrocités et ivresses qui y sont légions, nous guérir des céphalées, guérir les  errements/misères  d’un peuple, longtemps et toujours en berne.

Au sortir des flamboyances qui fondent ce recueil, je ne puis m’empêcher de penser à  Une saison en enfer  de l’archiconnu Arthur Rimbaud, et, plus près de nous, à Une saison d’anomie du nigérian Wole Soyinka. Complicités littéraires ? Peut-être. J’y reviendrai. D’ailleurs, il ne fait aucun doute que Djamile a lu l’œuvre du poète français.  Mais c’est surtout le parcours initiatique du poète, tout au long du recueil,  qui m’a fait penser au  personnage d’Ofeyi dans l’œuvre du Prix Nobel de Littérature 1986. Comme cet Ofeyi,-un double d’Orphée, ce protagoniste mythique éternel-, parti à la recherche de sa fiancée, et qui traverse les cercles de misère et de guerres tribales, de la corruption, du mal, de l’incurie…, Djamile aussi, la plume chevillée au corps, se décide de voyager, et nous emmène, sans( ou avec) complaisance à l’intérieur de la matrice d’un continent, en quête d’amour pour l’Amour.

De la mémoire d’un continent qui l’a vu surgir de son giron éternel. Un périple ou une odyssée homérique ?  Le lecteur a l’impression de suivre un explorateur avisé… mais « en état de poésie » (René Depestre). Oui, on a l’impression de suivre un Paul Dakeyo « au cœur de l’Afrique » ! Il n’y a qu’à mettre les pieds dans les souliers du poète pour sentir ses pulsations, pour lier pacte avec les cardiopathies dont souffre ce continent.  En tout cas, c’est au détour d’une randonnée, d’une « saison » à l’intérieur de l’Afrique, que le poète nous brosse le portrait en kaléidoscope d’un continent vu comme un monde où la fatalité marche bien comme sur des roulettes, d’un continent en proie facile à ses propres démons, ses propres démagogies, ravagé par des guerres intestines, les affres du terrorisme, la famine, la corruption…

De ce fait, embarquer dans « une saison en Afrique » (tel que titré), c’est goûter aux délices et « morts » du parcours initiatique (la vie, elle-même, n’est-elle pas un rite initiatique ?) de ce jeune poète, afin que « le mot ne meurt  de silence ».   D’ailleurs, ce n’est pour rien, le poème liminaire resserre les mailles sur les affres du terrorisme extrémiste,  les horreurs du «  presque génocide »  du Mali, où le poète  exprime sa révolte plaintive, les « tourments entés à (ses) tempes », sa « nuée de peurs », le tout sur fond humanitaire :

« Déjà Mali, je suis ramasseur de tes tourments entés à mes tempes

Et de mes yeux rougissants, je verse la saignée de ton averse de douleurs 

(…)

Mali, m’entends-tu ? Je n’ai de race que ta souffrance »

 

Donc, le poète nous revient d’un long voyage. Peut-être assez éprouvant. Et nous embarque, à son tour, dans les « tourments  entés à (ses) tempes ».  Il évoque la « fusillade dans (la) côte d’histoires » (du Grand-Bassam), secoue une « Libye mort-muet (te) » pour la «  dénuder d’effluences ». Le « Burundi », cette « rapiéçure de silences », qui est devenu son « scandale d’écumes ». Tout y est passé ! Comme si cela ne suffisait pas, le poète apostrophe, avec une pointe d’ironie, « le bassin du Congo » (C’est l’aube Congo !) qui charrie autant de violeurs que de sapeurs, et lui révèle, dans un arsenal isotopique mitigé, sa vraie face. Il n’en reste pas moins vrai que Djamile veut récolter toutes les blessures encore fumantes, et visiter tous les foyers de tension ouvragés dans le giron de ce continent.

Dans ce recueil, où jeux de mots, alluvions insolites sont légion, c’est d’abord Djamile Mama Gao. Il fait œuvre de virtuose car les mots lui en intiment l’ordre. Il  nous abandonne sur un continent qui tente depuis des lustres de rester debout, nous étale sur une grande île et ses contradictions, nous promène dans un cosmique en déséquilibre et dérèglement (le rattachement d’Haïti à l’Afrique reste du fait, symbolique !).  En un mot, dans l’anomie d’un continent. En effet, me semble-t-il que l’entreprise poétique de Djamile rejoint celle rimbaldienne, où le «  Je est un autre » retrouve toute sa saveur, comme dans un surréalisme africain. Le lecteur se sent (inter)pellé par les désillusions, les pleurs, les doutes, les angoisses face au « ton de l’horreur », « les yeux de poussières », le déchirement intérieur, les « plaies macérées »,  mais aussi la « gorge d’espoirs » et les ivresses (amoureuses) du poète béninois. Ivresses, parce que sa poésie en est fortement teintée. Ici, le poète taille l’amour sur des dehors oniriques (et toniques) symptomatiques de son univers de maux cadencé.  Pour le moins, l’isotopie du lugubre et l’allégorie de la douleur restent la plaque tournante dans ce recueil (Un poète névralgique ?). Tant le lexique du névralgique est patent, et prégnant.

Il y a comme chez Djamile, une volonté (à raison, bien sûr !), de restituer un continent dans sa trivialité, dans sa folie dantesque tissée de mille tribulations.

Au reste, les couleurs locales chargent positivement la signifiance. Elles émaillent et vocalisent tout le recueil. Le procédé de graffiti (local)  que le poète arrime, avec intelligibilité et subtilité à l’ensemble des poèmes, confère une densité littéraire, (voire sémiologique) au recueil. Les imageries onomastiques ou les matériaux de la tradition orale (tokoui yagba, Ala, Mami-wata, Gléti, tchoukoutou, bokônon…) ancrés dans l’inconscient et la mythologie africains ; le choix, donc symbolique, des toponymies béninoises, et africaines (foyers de tension, de trouble ou d’incurie ?).

Mais ce sera le déferlement de néologismes néologisants (squelettant, margouiller, ensablures, décombrent, ombrure,) qui m’aura le plus marqué.  Les poèmes qui sont numérotés (comme des titres ?)dans une langue bantoue standardisée, le swahili. De sorte que la poésie, ici, n’est pas seulement  aventure et orchestration du langage festif, mais c’est aussi et surtout  une aventure foncièrement filée à l’intérieur de « cette Afrique-là » (Jean Ikéllé-Matiba). Au cœur de ses démons comme de ses imageries  fascinantes en vue de refléter (à coup sûr !) les rendus de l’existentiel africain.

Voilà !  «  Tout a été dit sauf la parole

Qui dit tout   ».

Une saison en Afrique, frappe par de nombreuses pièces authentiquement ciselées où s’alluvionnent des comprimés poétiquement toniques, « depuis le proverbe jusqu’au poème », où s’épanouissent aussi la beauté, l’éclat et la couleur. Beauté au superlatif sémantique, pour  rendre aux mots toute leur force imagée, surtout au sens immanent dans lequel ces poèmes tentent de nous immiscer.

Au final, je crois fermement qu’il nous faut du tonique. Du tonique, encore du tonique. À travers ce nouvel procréé, « tout a été dit /sauf la parole… ». Pour nous thérapeutiser ! Thérapeutiser notre mémoire, la mémoire de ce continent. Poète thérapeutique ou thérapeute poétique, je crois que tout convient pour décrire la politique du dire de Djamile. Du tonique, une énième fois !  Le poète ne se dérobe point à cette mission salvatrice. Comme un médecin soucieux de la vie et la survie du patient, il nous en prescrit à forte dose ! Peut-être que cela nous évitera « une saison en enfer » !

Djamile Mama Gao, Une saison en Afrique, Cotonou,  Savanes Editions, 2017.

Grégoire K.  FOLLY, Collaboration  ©www.benincultures.com

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