Ishola Akpo, Photographe : « Au Bénin, la photographie n’existe pas, il n’y a que des photographes »

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Depuis 2013 où il a été lauréat du visa pour la création de l’Institut français à Paris où il élabore son projet Pas de flash s’il vous plait !, Ishola Akpo, artiste multimédia et photographe béninois enchaîne les expositions et les récompenses. Actuellement en séjour en France, à l’invitation de Atout France (l’agence de développement touristique de la France) en collaboration avec l’Institut français de Paris, Ishola Akpo a accepté d’opiner sur le secteur de la photographie au Bénin, dans le cadre de notre focus sur cette discipline à l’occasion de la journée mondiale qui y est consacrée.

Le 19 août, à l’instar de la communauté internationale, le Bénin célèbre la journée mondiale de la Photographie. Quel état des lieux dressez-vous de cette discipline au Bénin ? 

Dans notre pays, la photographie n’existe pas, il n’y a que des photographes. Non seulement nous n’avons pas une culture photographique qui me permettrait de citer des dizaines de photographes béninois dans la foulée mais nous n’avons pas développé non plus la capacité de créer des vocations. Pourtant, plusieurs pays africains qui n’ont pas de culture photographique ont mis en place des rencontres photographiques internationales comme l’Ethiopie avec Addis-Photo ou le Nigéria avec Lagos Photo. Certaines initiatives sont louables au Bénin, je pense à la Quinzaine de la photographie, Festi-Flash ou encore Focus Créa. Mais sont-elles sur la durée car tout l’enjeu est là. Le travail photographique est un travail sur la durée. Sauront-elles créer de l’enthousiasme chez des jeunes qui veulent se lancer en photographie ? 

Vous dites clairement que la Photographie n’existe pas au Bénin. En d’autres termes, le Bénin n’est pas connu grâce à la photographie ? 

Absolument pas, malheureusement. Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas de photographes qui travaillent à construire cette identité culturelle visuelle. Il y a quand même quelques grands noms : je pense à Eric Ahounou ou à Léonce Raphael Agbodjelou qui font un travail remarquable et très intéressant. Mais il ne suffit pas d’avoir de grands photographes. Il faut du soutien et des initiatives. Dans un pays normal, tout cela est défini à travers une politique culturelle. Parmi les initiatives, il faut des Rencontres, des Festivals, des Biennales, des Foires, des Salons qui facilitent la rencontre entre les artistes et les professionnels du milieu.

Il y a aussi la question des archives, parce que cette identité passe aussi par la sauvegarde de la mémoire photographique. Le Mali a pu révéler ainsi les photographies de Malick Sidibé (Lion d’or de la Biennale de Venise en 2007) ou de Seydou Keita. Il faut bien préserver ces archives pour construire une identité. C’est ce qu’a fait l’archiviste béninois Franck Ogou en sauvegardant la collection du photographe Cosme Dossa décédé il y a trois ans. Il y a eu aussi tout le travail initié par la Revue Noire sur plusieurs années. 

Pas de photographie, mais des photographes. Mais alors, qui est Photographe ?

La question est intéressante car à l’air du tout numérique où une caméra photo est à la portée de tous grâce à un smartphone, tout le monde peut se prévaloir photographe. Or, être photographe professionnel, c’est différent. C’est un métier qui fait rêver et il est difficile d’en vivre. Il faut être passionné et créatif à la fois,  avoir une capacité d’adaptation extraordinaire. Si on est photographe et qu’on a en perspective l’argent ou la gloire, il faut faire autre chose mais surtout pas de la photographie. 

Ishola Akpo, série L’essentiel est invisible pour les yeux, 2014. Courtoisie de l’artiste

Vous considérez-vous comme photographe ? 

Je suis photographe mais pas seulement. La photographie est un élément essentiel de mon travail. Elle ne me permet pas seulement de voir mais elle me permet d’impliquer une réflexion forte. Selon moi, elle représente, un moyen d’expérimentation de soi et du monde qui permet de témoigner d’un regard particulier se situant entre le sensible et le monde. 

Vous dites clairement que les photographes béninois manquent de démarche photographique. Qu’entendez-vous par là ? 

La démarche permet d’identifier une priorité et une philosophie à travers un projet. Elle permet aussi d’exprimer vos motivations profondes au regard de vos passions, aidées par des acquis techniques. La démarche révèle l’originalité de votre travail. Une démarche c’est aussi un cheminement. Elle permet d’apporter un éclairage sur les intentions, les objectifs de création et de production de l’artiste. 

Quelle est la vôtre alors ? 

Mon travail photographique me permet de m’interroger sur la représentation de l’homme, sur la place qu’il occupe au sein de la société africaine contemporaine, mais aussi sur le statut de l’artiste que je suis. Mon travail photographique récent interroge la notion de la mémoire et du patrimoine, comme potentiel. Ma vision est avant tout de raconter des histoires, de transmettre des ressentis. Je travaille beaucoup le numérique parce qu’elle offre plusieurs possibilités pour les mélanger et explorer de nouveaux types de narration non linéaire, en recourant à plusieurs types de médias de la photo, de la vidéo, du son, de la performance.

Mais il y a plein de jeunes qui essaient de se conformer à cette nécessité de démarche. Y en a-t-il sur qui vous pensez qu’on devrait compter dans les années à venir ? 

Une nouvelle génération a fait son apparition. On pourrait cependant en citer des dizaines, tant ces jeunes photographes font preuve de talent et de créativité. A mon avis, il faut suivre dans les années à venir l’évolution de ces jeunes talents.

Vous décrivez un secteur photographique à repenser. Que faut-il faire, selon vous, pour que la photographie béninoise soit connue ? 

Comme je l’ai dit tantôt, avoir des photographes de talent ne suffit pas. C’est toute une chaîne et un maillon manquant pourrait nuire à toute la chaîne. Il faut avant tout de la formation ; il faut des jeunes motivés et passionnés, il faut des initiatives de types Festivals, Biennales, Rencontres professionnels; il faut confronter ces jeunes à la réalité internationale et sortir du confort national via des concours, appels à projets, résidences internationales, expositions internationales) ; il faut de la publication (catalogues, livres, essais), un travail sur les archives ; il faut que la critique accompagne aussi cette production. Or, nous sommes loin du compte.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

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