Interview : Jean Gontran Hounsounou raconte le calvaire du photojournaliste au Bénin

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A la retraite depuis le 1er avril 2016 au quotidien de service public «La Nation » où il officiait en tant que photojournaliste, Jean Gontran Hounsounou n’a pas, pour autant, divorcé d’avec son outil de travail, l’appareil photo. Au contraire, il s’investit de plus en plus dans la formation de la relève et travaille surtout à rendre encore plus opérationnelle et incontournable son agence de photojournalisme, Afrique Média Vision, qui vise à fournir des images photographiques en vue de leur publication ou de leur documentation. Dans cet entretien accordé à Bénincultures, il jette un regard critique sur la pratique photographique au Bénin.  

Comment se porte le secteur de la photographie au Bénin ?

La photographie est aujourd’hui galvaudée, car l’usage de l’appareil photo n’est plus l’apanage des professionnels seuls et c’est avec la mort dans l’âme que les spécialistes béninois observent le phénomène. Le développement des nouvelles technologies oblige.

De fait, le photographe n’est-il pas appelé à disparaître ?

Le monde a besoin de photos pour ses souvenirs et diverses raisons. Tout le monde peut devenir photographe mais tout le monde ne sera jamais photographe professionnel. L’essentiel est que les professionnels doivent savoir s’appliquer. Donc le photographe ne disparaîtra jamais.

Vous semblez si sûr alors même qu’on constate que les photographes sont de moins en moins sollicités…

Si tout le monde se rue vers la photographie, c’est qu’ils y trouvent une passion de capturer l’image des amis, cela leur paraît peut-être amusant. Ce qui favorise cela, c’est le numérique, le téléphone portable. Ils ne réussissent pas à l’image d’un professionnel, mais ils sont très heureux de photographier quand même. Ce qui différencie le professionnel de l’amateur est la maîtrise du gamma toléré et la numérisation des images à la prise de vue, le réflexe, la rapidité et d’autres facteurs qui concourent à la réussite de l’image.

Il faut dire que la situation n’a pas toujours été ainsi. La pratique de la photographie a évolué avec le temps, passant de l’affaire du professionnel à l’affaire de tous…

Oui, exactement. Vous avez bien observé. Dans les années 70,  la photo se faisait dans les studios. Les jours de fête ou les week-ends, les clients, drapés dans leurs jolies tenues, se mettaient en rangs pour se photographier. Dans les années 80-90, la conjoncture économique aidant, les parents n’ayant plus les moyens de subvenir aux besoins vitaux de leurs progénitures, la plupart des étudiants ont commencé par s’acheter des appareils photo « Le ZENITH » disputant le marché avec les professionnels, histoire de glaner quelques sous par ici et par là-bas  pour s’auto gérer. Le phénomène va grandissant et la photographie quitte les studios pour les centres de conférences où les photographes picturaux traquent l’image des participants aux colloques, leurs photos sont exposées sur des tables pour la vente. Ainsi sont nés les paparazzis Béninois.

A quel moment apparaît donc le photojournalisme ?

Dans les années 80.  Ceux-ci étaient généralement dans la presse écrite ou collaborent avec. Certains sont des agents permanents recrutés par quelques organes de presse tels que : La Nation, La Gazette du Golfe, Tam-Tam Express. D’autres étaient des free-lances. Ceux-ci servent les journaux de toutes périodicités et les journaux de l’extérieur.  Mais le hic est que seuls les patrons d’organes de presse sérieux payaient aux photojournalistes les prestations rendues, tandis que les autres ne s’en souciaient même pas, d’où l’utilisation régulière des images d’archives qui ne reposent sur aucune norme journalistique.

Depuis l’introduction de l’appareil photo numérique dans l’informatique, tout le monde se targue le titre de photographe ou photojournaliste, par ce que sachant appuyer sur le déclencheur.

Jean Gontran Hounsounou a été élevé au grade de Chevalier de l’Ordre de mérite du Bénin le 18 Octobre 2012

 

Attardons-nous un peu sur cet aspect des choses. Il est loisible de constater la mauvaise qualité des images diffusées dans les médias. Alors que des photojournalistes existent au Bénin. Vous avez même une agence de production et de distribution d’images photographiques aux médias. N’est-ce pas paradoxal ?

Oui, je suis le directeur de l’Agence Afrique Média Vision, une agence de production et de distribution d’images photographiques et nos prestations n’ont jamais été remises en cause. Nous travaillons sur commande et non par la vente à la criée.

Mais si vous faites le constat de la mauvaise qualité des photos publiées par la plupart des médias, Je suis tenté de dire qu’il ne peut en être autrement. Quand des patrons d’organes de presse achètent des camelotes ou équipent leurs journalistes de téléphones portables pour couvrir les reportages, leurs journaux ne peuvent présenter que ces résultats misérables. Ils bénéficient de l’aide de l’Etat à la presse privée mais ils n’ont jamais voulu recruter ne serait-ce qu’un seul photojournaliste par organe. Au final, les photojournalistes béninois sont mieux payés à l’extérieur que par les journaux nationaux.

Au-delà de cet aspect, certains photojournalistes se plaignent également de ce que certains médias utilisent abusivement leurs images, sans les prévenir et surtout sans les signer…

Oui, il est un fait que bon nombre de journaux exploitent dans leurs publications des images photographiques sans signer le nom des auteurs. Pire, à la question de savoir pourquoi, ils répondent qu’ils nous aident. Ceux-là méritent un cours sur le droit à l’image. La publication d’une œuvre de l’esprit donne droit à sa signature et cela s’appelle le droit moral ; la rente inhérente de la vente de cette œuvre d’esprit s’appelle le droit patrimonial. Le jour où les auteurs de chaque œuvre voudront traduire un média en justice pour non-respect de ces deux droits, tout le monde saura qui a raison. 

Vous êtes consultant-formateur en photographie. Pour vous, pourquoi est-ce si important de miser sur la formation de la relève ?

Qui veut voyager loin ménage sa monture. Si la jeune génération cherche réellement à s’identifier par son savoir-faire, elle doit se remettre en cause pour mieux apprendre.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

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