Demande de restitution de biens culturels : « Une fausse bonne idée » selon Romuald Hazoumè

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Interview exclusive. Nous avons rencontré le plasticien béninois Romuald Hazoumè le 30 septembre 2016, chez lui à Cotonou, quelques jours après l’interview qu’il a accordée au site www.telerama.fr au sujet de la demande formulée à la France par le Bénin aux fins de faire rapatrier les biens culturels.

Il a accepté de nous recevoir pour clarifier sa position sur le sujet. Il se défend notamment de jouer le jeu de la France comme on le lui reproche. « Le droit du peuple béninois, c’est de récupérer son patrimoine. Mais qu’est-ce que le peuple béninois a fait de son patrimoine pendant 50 ans ? », s’interroge-t-il en réponse à ceux qui critiquent sa position.

 

Bénincultures : Fin juillet, le gouvernement du Bénin a formulé une demande à la France afin qu’elle restitue les biens culturels qui ont été volés en 1892. A votre avis, n’est-ce pas une demande légitime ?

Je trouve que c’est une fausse bonne idée parce qu’on met la charrue avant les bœufs. En sachant bien sûr que ça ne peut pas fonctionner. N’est-ce pas encore une idée pour distraire ? Parce que nous en avons assez qu’on nous fatigue dans la culture. Le droit du peuple béninois, c’est de récupérer son patrimoine. Mais qu’est-ce que le peuple béninois a fait de son patrimoine pendant 50 ans ?

Vous dites clairement que le Bénin n’est pas encore prêt pour accueillir son patrimoine. Mais il y a ceux qui vous répondent que la France n’a qu’à déjà restituer ces biens mal acquis et que le reste suivra….

Que ceux-là me recherchent les 300 pièces qui ont disparu du musée d’Abomey. Ils n’ont qu’à m’arranger tous les palais d’Abomey de tous les rois qui existent, à l’identique  de la construction de départ. Ensuite, qu’ils arrangent toutes les maisons afro-brésiliennes qui existent à Ouidah et à Porto-Novo, juste les toitures. A ce moment-là, on pourra parler de patrimoine.

Il faut donc selon vous des préalables avant cette demande. Quels sont-ils ? 

Les préalables, c’est de faire déjà l’état des lieux du pays. Le véritable problème de ce pays, ce sont les gens qui ont le pouvoir. Prenons l’exemple d’un ministre comme Gaston Zossou qui avait proposé il y a quelques années, devant l’état de ruine des palais royaux, de les détruire et les reconstruire en béton. Alors que les palais royaux étaient déclarés patrimoine mondial de l’UNESCO. Il n’est pas digne d’être ministre comme la plupart des ministres de la culture que nous avons eu et que nous avons encore.

Nos ministres de la culture ne savent pas de quoi ils parlent. S’ils savaient de quoi ils parlaient, notre culture ne serait pas dans ce piteux état. On a vu dans ce pays quand Soglo (Nicéphore, président du Bénin de 1991 à 1996, ndlr) est arrivé, il a ordonné que des sculptures faites par des artistes locaux soient disséminées dans les grandes villes et surtout à Cotonou. Je donnerai l’exemple de l’œuvre de feu Joseph Kpobly qui représentait Tchango et qui a été déposée au carrefour Vêdoko à Cotonou.  Mais dès son arrivée, son successeur (Feu Mathieu Kérékou, président du Bénin de 1996 à 2006) a ordonné qu’on l’enlève. C’est de ça que je parle.

Plus récemment, on a eu l’exemple du Ministre Abimbola qui a ordonné qu’on casse une sculpture de l’UNESCO posée à Ouidah. Sans aucune raison…

Si. Officiellement, l’œuvre était sur la route des esclaves, ce qui était contraire aux conventions signées par le Bénin…

Est-ce que vous vous rendez compte des gens à qui on a affaire ?! Ces gens ne se sont même pas renseignés tout simplement parce qu’ils étaient animés par une volonté d’exercer un pouvoir qu’ils n’avaient même pas. Quand on a le pouvoir, on fait avancer la culture de son pays.

On va casser sans même savoir ; comme si dans le cadre de « Ouidah 92 », on n’avait pas mis aussi des sculptures sur la route de l’esclave. Mais quand on ne sait pas, on peut se renseigner : appeler l’artiste, appeler la Fondation Zinsou.

Ensuite, en termes de préalable, il faut créer les conditions pour que les œuvres restent sur le territoire. Qu’elles ne soient pas vendues à des collectionneurs privés parce qu’elles valent des millions et remplacées par des copies. Si notre justice n’est pas capable actuellement de rechercher et de punir les voleurs de 300 œuvres , que peut-on espérer pour celles qui seront restituées ? On parle de près 5.000 pièces à restituer mais ce n’est que le chiffre des œuvres chez les collectionneurs privés. Qui ira chercher les pièces d’un collectionneur privé qu’il a acquis légalement et qu’un dahoméen lui a vendu. En plus, le Bénin n’a même pas signé la convention de l’UNESCO sur le rapatriement du patrimoine.

Quand il faut faire des choses, on ne les fait pas. A une certaine période, on avait dit qu’il fallait faire un dossier sur la déclaration de Porto-Novo au patrimoine mondial. Le dossier est où ? Ils ne l’ont même pas fait. Pire, tous ceux qui sont là aujourd’hui, ils étaient là déjà il y a 50 ans. Ils ont les moyens. A-t-on besoin forcément de milliards de l’Etat pour pouvoir sauver tous ces patrimoines et maisons qu’on a ? Je dis non. Un donateur privé comme Ajavon ou Talon ou d’autres qui en ont les moyens peuvent décider par exemple de restaurer le Palais de Glèlè.

Enfin, en termes de préalables, il faut faire voter une loi internationale donc ratifiée par tout le monde sur tout le patrimoine mondial culturel de tous les pays du monde. Une loi qui stipulerait  qu’une pièce qui sort d’un pays, qui n’est pas d’un artiste vivant et qui est une pièce archéologique ou une pièce appartenant à un roi soit interdite d’acquisition. On n’a rien fait de tout ça. Comment voulez-vous qu’on soit pris au sérieux ?

Le gouvernement a déjà donné le ton en créant l’Agence de promotion des patrimoines et du développement du tourisme. Ensuite, quand on sait qu’une pareille demande prend du temps avant d’être satisfaite, on peut se dire que d’ici là, les préalables seront faits…

D’ici 10 ans, Talon ne sera plus au pouvoir. Et je ne fais pas confiance à ceux qui seront au pouvoir.

Le gouvernement en place vous inspire donc confiance ?

Evidemment. Moi vous me connaissez depuis des années. Je n’ai pas peur de dire ce que je pense. On entend beaucoup de gens qui se plaignent. : « la rupture est dure, la rupture est dure ! ». Mais ceux qui travaillent, ceux qui ont toujours travaillé, ils ne parlent pas ainsi. Le peuple béninois adore la facilité. On adore l’argent volé, on ne veut rien faire mais on veut gagner. Ce gouvernement, il faut l’accompagner. Il y a une fierté qui revient.

Ils font des efforts et je crois qu’ils vont y arriver, mais dans la culture, ils se trompent. Quand on touche à la culture, je me sens interpellé. Et avec cette demande, ils se trompent.

L’objectif est justement de développer le tourisme, un des secteurs où s’est résolument engagé le nouveau régime.

Normalement ce qu’il faut faire, si on veut faire venir les touristes dans ce pays, c’est simple. Il faut nettoyer et aménager les berges de Dantokpa. On cherche du financement pour restaurer les maisons afro-brésiliennes.  Il faut simplement assainir Ganvié. Arrangeons ce qui existe sans engranger beaucoup de milliards, arrangeons nos patrimoines architecturaux des deux ou des trois villes historiques qui existent, Porto-Novo, Ouidah, Abomey. A Porto-Novo, il y a deux musées qui sont dans une misère pas possible. C’est moi qui aie donné une tondeuse la dernière fois pour qu’on sarcle la grande cour du musée Honmè. Vous vous rendez compte ? Que fait l’Etat ?

Pour en revenir à la demande du Bénin, ne pensez-vous pas qu’on peut réfléchir à la proposition de Marie-Cécile Zinsou ? Elle propose qu’on se batte pour que la demande aboutisse et que si on n’était pas prêt pour accueillir les objets, on pourrait les laisser mais  sous forme de prêt quitte à les récupérer quand on sera prêt.

Pour moi, c’est une solution opportuniste. Si elle est d’accord pour qu’on récupère les pièces, pourquoi le trône de Béhanzin que sa famille a acheté est gardé à Paris ? Après, c’est facile de dire c’est notre pièce mais on vous la prête en attendant que dans 10 ans, on puisse la récupèrer.  Dans 10 ans, on va avoir un autre inculte qui va prendre le pouvoir, inculte culturel je veux dire, et qui va s’en foutre complètement. Ce n’est pas ça qu’il faut. Il ne faut pas parler pour parler. Si on doit réclamer nos pièces, il faut qu’on fasse déjà le nécessaire dans notre pays avant de dire maintenant, nous on est prêt.

Au final, Romuald Hazoumè, comme le prétendent certaines personnes, n’est-il pas en train de faire le jeu de la France ? Parce qu’une personnalité de votre rang qui affirme que le Bénin n’est pas prêt, c’est du pain béni pour la France. En clair, vous apporté de  l’eau à leur moulin…

Je vis en France moi ? Non, je n’ai jamais vécu en France. Je suis toujours resté ici, ça fait 50 ans que je me bats pour mon pays. J’ai 54 ans et je n’ai jamais vécu nulle part ailleurs qu’au Bénin. Ma femme est franco-béninoise, mes enfants aussi, on vit tous au Bénin. Mais je n’apporte pas de l’eau au moulin de la France. Je dis simplement que quand nous serons prêts à prendre nos responsabilités, en ce moment-là, la France devra prendre la sienne.

Mais  depuis 50 ans, où se passent les choses culturellement ici ? A l’institut français. Tous les grands musiciens et  les artistes de ce pays ont bénéficié de l’appui de l’institut. Les Béninois étaient où ? Et au bout de 50 ans, on est en train de dire à la France de continuer ce qu’elle a fait ? Mais il faut qu’on ait une dignité.

C’est plutôt celui qui réfléchit comme ça qui met de l’eau au moulin des Occidentaux.  Les gens ne réfléchissent pas. Je ne peux pas m’asseoir et parler avec ces gens là. Je défends ce patrimoine.

Parlant de choses que vous avez faites au Bénin, il est loisible de remarquer que vous avez deux œuvres dans l’enceinte de l’ambassade des Etats-Unis. Et aucune dans des structures privées comme publiques du Bénin. De fait, Romuald Hazoumè demeure un inconnu pour ses compatriotes. Est-ce un choix ?

Allez au jardin botanique de Porto-Novo. J’ai offert 16 pièces. Allez voir dans quel état sont les pièces. Après on pourra parler.

Il y a 6 ans, lors de notre dernier entretien, vous disiez que la jeune génération d’artistes plasticiens du Bénin avait encore du chemin à faire pour être vu. Aujourd’hui, la situation a-t-elle évolué ?

Oui, les choses ont changé. Certains jeunes ont pris leur responsabilité. Et leur responsabilité, ce n’est pas de mendier au Fonds d’Aide à la Culture ou de courir au Ministère en demandant de l’aide. C’est en prenant des initiatives, en faisant des choses. Même si ce n’est pas bon. Ils font et ils ont le mérite de le faire.  Le secteur a beaucoup évolué ces dix dernières années.

Il faut aussi souligner qu’il y a eu un élan avec la Fondation Zinsou qui a un peu boosté les choses et qui a rendu une petite fierté à l’Etat béninois, au peuple béninois. Au niveau international, on est vu comme des pionniers en art contemporain parce qu’ils ont réussi, avec beaucoup de contributions évidemment, à faire ce premier musée d’art contemporain à Ouidah dont le monde entier parle. Vous ne pouvez pas imaginer.

Même les gens qui ont le pouvoir n’imaginent pas l’aura qu’a ce petit musée de rien du tout dans une maison, la maison  Ajavon, qui a été restaurée. N’est ce pas beau ? Nous pouvons y arriver et nous avons les compétences pour y arriver.  Mais les gens doivent cesser de pleurnicher, de mendier et plutôt se mettre au travail.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

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