Dégradation des sites patrimoniaux du Bénin : Marie-Cécile Zinsou, « chercher des solutions plus que des coupables »

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« Ceux qui ont visité le Musée d’Abomey savent à quel point tout est à l’avenant. Les objets sont en mauvais état, le système électrique est hors d’âge, les cartels sont de plus en plus illisibles, les hautes herbes défigurent le palais de Behanzin, les bas reliefs s’effritent… ». Dans un post sur Facebook publié le 12 juillet 2016, Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou, faisait ainsi un constat alarmant après une visite aux Palais royaux d’Abomey.

Coïncidence ou pas, dans la même journée, le journal Le Monde publie une enquête menée par Hermann Boko pour faire savoir que le Bénin ne retrouve plus le dossier qu’il préparait dans le but de faire classer Ouidah au patrimoine mondial de l’Unesco.

Mais alors que se passe-t-il au Bénin ? Comment se portent les sites patrimoniaux de ce pays de l’Afrique de l’Ouest reconnu pour son histoire riche? La situation est-elle si alarmante ? Quelles actions doivent-être entreprises ? Par qui ? Pour quels résultats ? 

Nous avons sollicité et obtenu une interview de Marie-Cécile Zinsou. Entretien émouvant (aux larmes) avec une femme passionnée et surtout inquiète.  

www.benincultures.com : Un article publié le 12 juillet 2016 par le journal Le Monde (LIRE ICI) affirme que le dossier pour demander l’inscription du port négrier de Ouidah au patrimoine mondial de l’Unesco reste introuvable. Comment cela est-il possible ? Quel est votre sentiment à la lecture d’un tel article ?

Marie-Cécile Zinsou : Il n’est pas possible de dire comment un ministère a perdu un dossier lorsque l’on n’y travaille pas. Cette situation est incompréhensible. En 1996, le gouvernement béninois s’était rapproché de l’UNESCO pour les premières démarches du classement puis le dossier est tombé aux oubliettes. Il a été recréé par un historien de l’art remarquable, Didier Houénoudé, et de nouveau, il disparaît alors qu’Irina Bokova est sensible à ce dossier comme une grande partie des fonctionnaires de l’Unesco qui sont dans l’attente que ce dossier aboutisse enfin.

Ouidah, classement UNESCO ou pas, est un patrimoine de l’humanité par son histoire et par le nombre de personnes qui ont été touchées par le traffic d’esclave. Donner à penser que le Bénin n’est pas capable de faire ce dossier n’est absolument pas représentatif de l’engagement des Béninois pour la culture, il s’agit juste de négligence.

En tout cas, il est publié à un moment où vous publiez, sur Facebook, une série de coup de gueule après avoir visité le palais royal d’Abomey inscrit au patrimoine mondial. Quel a été votre constat sur le terrain ?

Le musée des Palais Royaux d’Abomey est classé au Patrimoine Mondial de l’Humanité depuis plusieurs années. C’est un ensemble architectural exceptionnel et unique que nous avons le devoir de conserver, d’entretenir et de faire vivre. Il s’agit de l’histoire du Dahomey, de l’histoire du Bénin et de l’histoire du monde. On peut constater, en tant que simple visiteur, l’état de délabrement dans lequel ont été laissés ces palais. L’absence de moyens dont le directeur dispose est criante ; il manque de moyens humain, scientifique et financier.

Tombeau des femmes du Roi Glélé dans les Palais Royaux d'Abomey ©Marie-Cécile Zinsou
Tombeau des femmes du Roi Glélé dans les Palais Royaux d’Abomey ©Marie-Cécile Zinsou

Lorsque l’on traverse les différentes cours, ouvertes au public, on voit les charpentes effondrées, les toits remplacés par des bâches plastiques, les murs qui s’effondrent et ne sont pas restaurés, les effets des insectes sur les œuvres conservées, la vétusté du système électrique, défaillant dans de nombreuses salles qui risque de provoquer des incendies, le manque d’extincteurs (or le feu a fait de nombreux ravages ces dernières années), les documents et cartels qui s’effacent, l’état terrible des réserves, l’absence d’inventaire photographique, le manque de publication…

A qui revient l’entretien des sites patrimoniaux ?

L’entretien des musées doit être assuré par l’état puisque les musées sont nationaux. Plusieurs personnes demandent aux familles royales de prendre la charge des rénovations mais ce n’est pas possible. Des personnes privées ne peuvent pas intervenir spontanément sur un site qui dépend du ministère de la culture. Les familles entretenaient les Palais quand elles en étaient propriétaires. Aujourd’hui elles aident mais ne peuvent supporter la charge de la restauration intégrale. Il faut noter que le Roi Agoli Agbo a fait un travail de conservateur du patrimoine en faisant faire des copies de tous les objets qui ont été pris lors de la conquête coloniale. Les copies des trônes sont notamment exposées dans la première salle du musée même si elles sont aujourd’hui en très mauvais état.

L’Etat a-t-il démissionné ? Est-ce par ignorance ou par négligence ?

Il ne faut pas se tromper de combat, nous devons chercher des solutions plus que des coupables. On ne peut pas préjuger de ce que l’état va faire, on peut juste constater que pour l’instant il ne s’est pas impliqué comme il le devrait. Cela n’a clairement pas été une priorité depuis l’Indépendance et le délabrement, auquel nous faisons face, en est la conséquence.

Lors du conseil des ministres du 27 juillet 2016, le gouvernement a apparemment pris la décision de demander le rapatriement des régalias du Dahomey, aujourd’hui conservées à l’étranger, on peut donc imaginer que la question du patrimoine va être au cœur de leur action, et qu’ils vont s’atteler rapidement à rénover l’ensemble des musées du pays, qu’un inventaire des collections nationales va être entrepris, que les réserves d’oeuvres vont être enfin mises aux normes…

C’est un chantier colossal et passionnant, extrêmement urgent si l’on ne veut pas voir disparaître notre histoire sous nos yeux. Cela devrait créer énormément d’emplois car aujourd’hui les musées sont en sous effectifs et les personnes qui les dirigent n’ont pas les moyens d’attaquer tous les chantiers de front. Voir que la question de la culture et du patrimoine est évoquée par nos dirigeants est un premier pas. Mais avant de crier victoire, il faut voir la concrétisation des déclarations sur le terrain.

« Les privés ne peuvent pas remplacer l’état dans la conservation du patrimoine national ».

L’état béninois a eu plusieurs occasions de se réapproprier son patrimoine mais jusque-là, personne n’a pris la question au sérieux. En 2004, lorsque le trône de Behanzin a été mis aux enchères chez Sotheby’s, plusieurs ministres étaient au courant mais aucun d’entre eux n’a souhaité que le Bénin se porte acquéreur. C’était une occasion formidable de montrer l’attachement du Bénin à son patrimoine, mais cela a été pris à la rigolade. Personne n’a souhaité voir la portée symbolique de ce retour.

Que doivent faire les privés comme la Fondation que vous présidez et qui sont dans le domaine ?

Les actions privées, dans le domaine de la culture au Bénin, sont une chance et elles sont nombreuses, mais il ne faut pas se leurrer, les privés ne peuvent pas remplacer l’état dans la conservation du patrimoine national. Les privés peuvent aider ; il faut noter certaines actions patrimoniales fortes. Le Bénin a la chance de compter des grands collectionneurs qui conservent et acceptent de montrer leurs collections, dans des expositions ou dans des musées privés.

Le Musée de la Récade a ouvert ses portes à Cotonou récemment, montrant un patrimoine exceptionnel ; le trône de Behanzin a été acquis par mon père, afin qu’il revienne enfin en main béninoise et il a, dès lors, été régulièrement exposé. De nombreux collectionneurs conservent le patrimoine et il est intéressant de constater que désormais le gouvernement va soutenir ces actions.

De façon plus générale, les citoyens mènent un grand nombre d’action, dans tous les secteurs culturels. On voit naître énormément d’initiatives ce qui prouve à quel point les béninois sont attachés à la culture. Les gens luttent pour faire des concerts, des expositions, pour la publication de livres, pour la création théâtrale, pour la danse, traditionnelle et contemporaine, pour l’accès à la lecture, pour l’ouverture de lieux de création et de recherche…

« Pourquoi donner une image dégradée quand cela ne reflète en rien l’amour que les béninois éprouvent pour leur histoire et leur patrimoine culturel ? »

Aujourd’hui la culture est une lutte quotidienne, quelques organismes internationaux apportent des soutiens financiers mais la majeure partie des acteurs de ce monde s’auto-financent. Le Bénin, de tout temps, a été une terre de création et d’excellence culturelle. Les rois l’ont encouragé au fil des siècles. Le désintérêt des dirigeants est un phénomène très récent à l’échelle de l’histoire.

Pour en revenir aux sites patrimoniaux, y a-t-il un risque que les palais royaux d’Abomey soient retirés de la liste des sites de l’UNESCO ?

Un patrimoine mondial de l’humanité ne peut pas cesser de l’être. Si les Palais Royaux disparaissaient définitivement, il resterait, dans la mémoire, un patrimoine mondial. Par contre, ils peuvent retourner sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité en péril alors qu’ils étaient sortis de cette liste depuis quelques années. Ce serait un retour en arrière désolant, nous n’avons aucun intérêt à donner l’image d’un pays qui régresse quand les solutions sont si nombreuses, et relativement simples à mettre en place. Pourquoi donner une image dégradée quand cela ne reflète en rien l’amour que les béninois éprouvent pour leur histoire et leur patrimoine culturel ?

Parlons de la Fondation Zinsou que vous présidez. Plusieurs personnes se demandent ce qu’elle devient parce qu’on ne voit plus aucune activité au niveau de son siège à Cadjehoun…

La Fondation est en train d’équiper ses nouveaux bâtiments, plus spacieux, à Cotonou et va ré-ouvrir ses portes au mois de novembre. Nous vous en dirons plus dès que tout sera prêt. Pour le moment, pendant l’été, le Musée de Ouidah reste ouvert et les Mini-Bibliothèques ont été rénovées pour pouvoir toujours accueillir le public dans de bonnes conditions. Les Petits Pinceaux, quant à eux, sont allés dans les écoles jusqu’aux vacances et rouvrent leurs portes à la rentrée.

Au mois de septembre nous publions un livre qui retrace les dix premières années d’actions culturelles et nous montrerons les nouvelles acquisitions au Musée de Ouidah.

Propos recueillis par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

 

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