Cyprien Tokoudagba : deux ans après, ce qui reste de son héritage

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Le souvenir de Cyprien Tokoudagba reste toujours vivace dans la mémoire des béninois. Décédé le 5 mai 2012, ce plasticien de génie, qui a dédié toute une vie aux arts visuels, est entré de fait au panthéon des grands créateurs béninois. Deux ans après, nous sommes repartis à Abomey, à la rencontre d’Elyse et de Damien, les héritiers de son histoire, de son nom et de son art.

Initié du dieu Tohossou, Cyprien Tokoudagba a marqué l’art contemporain par son travail de révélation esthétique des armoiries des rois d’Abomey et des symboles identitaires des dieux du panthéon religieux béninois. Véritable médium entre les réalités profondes des couvents et le monde profane, il a vulgarisé, à travers bas-reliefs, peintures, sculptures et autres installations, les univers vodou de son terroir pour en véhiculer l’esprit.

Que ce soit à Abomey ou dans la réserve de collectionneurs et galeries nationaux comme internationaux, l’homme marque encore de sa présence. Une présence qu’il aura pensée éternelle dans la pure tradition des Aboméens, en constituant autour des membres de sa famille, un réel atelier Tokoudagba. De son vivant déjà, sa femme et ses enfants, Damien et Elyse notamment, y intervenaient à ses côtés. « Quand à l’école, doué de mes seuls talents de dessinateur, je ne m’en sortais pas et que je voulus faire comme mon père et entrer dans l’armée, ma mère a plutôt répondu que je devrais suivre ses pas dans l’art pour perpétuer son nom », se rappelle Damien Tokoudagba.

Des héritiers d’un genre particulier

L’expérience n’est pas différente en ce qui concerne sa sœur aînée Elyse. Aujourd’hui encore, les enfants perpétuent l’œuvre de Cyprien Tokoudagba. Comme lui, Elyse et Damien sont des initiés engagés dans une démarche de recherche. A ce titre, ils continuent la création d’œuvres de vulgarisation du patrimoine vodou dans la même vision esthétique que leur défunt père sans pour autant s’y limiter. Chacun d’eux cherche et essaie son style propre avec des fortunes diverses. « Mon travail est à deux mains. Celle de mon père et la mienne propre », laisse entendre Damien. Très tôt donc, ils ont pris conscience que l’art de leur père ne fera pas leur identité artistique.

Damien  et Elyse Tokoudagba, des initiés engagés dans une démarche de recherche ©Bénincultures
Damien et Elyse Tokoudagba, des initiés engagés dans une démarche de recherche ©Bénincultures

Ainsi, si le père a utilisé la peinture à huile pour ses tableaux, Damien en est par exemple à l’ocre sur des fonds de toiles en couleurs, autre que le blanc uni de son géniteur. Son travail de recherche reste permanent et sans reprendre les arts premiers d’Abomey, il explore les savoirs de son patrimoine et les réalités de son temps. Egalement héritier de l’artisanat du fer de son père, il envisage des sculptures dans cet ordre. Sa technique se présente en une réalisation, par le fer, des statues des dieux. Statues qui seront recouvertes de diverses matières pour construire leur armature  avant de leur donner l’identité vestimentaire propre à chaque divinité.

Elyse pour sa part, s’illustre aussi bien dans la sculpture, les bas-reliefs, que dans la réalisation de portraits et monuments. Ses matières ont évolué. De l’argile et le ciment propres à la démarche de son père, elle est arrivée au plâtre. Elle rappelle l’idéal qui les conduit : « Chaque jour, nous travaillons sur notre patrimoine de sorte à trouver un élan de rayonnement personnel ». Tout récemment, sur commande de la Fondation Zinsou, elle a procédé à la restauration des œuvres réalisées par son père dans le cadre de ‘Ouidah 92’. Ces œuvres étaient en désintégration du fait des riverains et du temps. Elyse prépare par ailleurs ses tableaux de peinture avec sa touche personnelle. L’art semble ici génétique et honore, du coup, la volonté du père qu’à travers sa progéniture, son art entre dans l’éternité.

Le Musée privée du vodou « Cyprien Tokoudagba »

De son vivant, Cyprien Tokoudagba avait initié un projet de construction du Musée du vodou à Abomey. Le lieu portera, selon ses vœux, le nom de Musée privée du vodou Cyprien Tokoudagba (CYPTO). Mieux, il a pensé l’enseigne du musée en la représentation de Dan Ayido Houèdo (serpent, arc-en-ciel), se mordant la queue. De sorte qu’en quittant le musée historique, le visiteur ait découvert la représentation de chaque dieu du panthéon vodou, son origine, l’histoire de son ‘entrée’ à Abomey, ses rythmes, ses rites, etc.

Si le site destiné au projet n’abrite jusque-là que les fondations du bâtiment, le projet demeure présent dans l’esprit de ses enfants. Mieux, en dehors de l’idée première qui se résumait à l’érection d’un lieu de culture classique, Elyse et Damien comptent exposer la collection privée de leur père. Des œuvres non encore vendues qui, exception faite de celles qui iront orner le mausolée, seront accessibles au public du CYPTO. Lorsqu’on sait que l’œuvre de cette icône de l’art contemporain béninois n’existe que dans des musées privés de part le monde, il est à craindre qu’une fois encore, le Bénin rate l’occasion de rétablir Cyprien Tokoudagba dans son statut d’authentique créateur, d’homme d’exception et de père d’un art singulier qu’il offre en héritage à la postérité.

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