Culture au Bénin : 2013, une « année riche et tumultueuse » selon Fortuné Sossa

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Fortuné Sossa, Président de l'Association des Journalistes du Bénin ©Bénincultures
Fortuné Sossa, Président de l’Association des Journalistes du Bénin ©Bénincultures

Le 25 mai 2012, Fortuné Sossa est élu Président de l’Association des Journalistes Culturels du Bénin (AJCB) pour un mandat de trois ans. Depuis, il essaie vaille que vaille de faire parler de l’association en initiant des rencontres et des sessions de formation au profit des journalistes culturels ou en se positionnant sur différents événements. Au début de la nouvelle année, nous avons voulu faire le bilan avec lui. Et c’est sans langue de bois qu’il s’est prêté à nos questions.

Quel bilan faites-vous de la culture au Bénin en 2013 ?

Je retiens que 2013 a été une année mouvementée en matière de production et de diffusion d’événements artistiques et culturels. Que ce soit dans le domaine de la musique, du théâtre, des arts visuels, de la littérature et autres, il y a eu un nombre impressionnant de créations. Les jeunes artistes ont été les plus productifs. Nombreux parmi eux ont réussi à capter des financements notamment au guichet du Programme société civile et culture (PSCC).

Il y a eu aussi des festivals et rencontres intellectuels majeurs. Je peux citer, entre autres, le festival international de film de Ouidah Quintessence, le festival de danse Agogo, le festival de film et de documentaire Lagunimages, le festival de musique traditionnelle Lissa, le festival de musique Cotonou Couleurs Jazz, le festival international du théâtre monodrame, le concours Bénin Révélation Stars, le concours ‘Plumes Dorées’, les journées de réflexion sur le Festival international de Théâtre du Bénin (FITHEB), le méga concert du duo nigérian P-Square, la distinction Bénin Top 10, les prix Bénincultures, etc.

De tous ces événements, lesquels vous ont particulièrement marqué ?

Le festival Cotonou Couleurs Jazz a été une grande réussite. D’abord, c’est un festival qui met sur un même podium des méga stars et de jeunes artistes du monde. L’édition de l’année dernière a eu pour marraine la diva Angélique Kidjo. Les organisateurs de l’événement ont installé des instruments de musique et de sonorisation de très grande qualité.

Autant 2013 a été riche en créations artistiques et culturelles, autant elle a été très tumultueuse.

Je pense également que l’événement Bénin Top 10 a été bien organisé avec un classement incontestable et incontesté. De même que la première édition du concours de découverte de vedette en herbe Bénin Révélation Stars qui, loin d’être un coup d’essai, a été un véritable coup de maître.

En somme, une année riche en événements ?

Oui. Mais autant 2013 a été riche en créations artistiques et culturelles, autant elle a été très tumultueuse. Il y a eu la naissance de la crise autour du FITHEB. Cette crise a conduit à l’organisation de journées de réflexion qui semblent cependant avoir réglé partiellement la situation. L’année a été également secouée par un imbroglio dans l’organisation de la biennale Regard Bénin. Certes cette biennale a démarré en novembre 2012 mais elle a pris fin en janvier 2013. Tout au long de sa tenue, il y a eu des malentendus et des sous-entendus. Il a été même dénoncé une certaine bipolarisation de l’événement. Des réunions de gestion de la crise ont eu lieu au cabinet du ministre de la culture et ailleurs. Toutes tentatives qui n’ont abouti à aucun résultat avantageux pour une bonne et favorable pérennité de la biennale.

Il y a aussi le malheureux spectacle qu’offre la ville de Ouidah à travers l’organisation aux mêmes dates des festivals Quintessence et Agogo. J’ai participé, je crois en décembre 2011, à des journées de réflexion co-organisées par le ministère en charge de la communication et celui de la culture sur des réformes à apporter au festival Quintessence. Aux cours des travaux, nous avions recommandé que la ville ainsi que le ministère de la culture prennent des actes pour corriger l’imbroglio que crée la tenue au même moment de ces deux événements majeurs dans la ville. J’ai comme l’impression que cette recommandation des journées de réflexion n’a bénéficié d’aucun intérêt jusque là.

Parlant justement de Quintessence et Agogo, la présence des autorités ministérielles à la cérémonie d’ouverture de l’un des événements et leur absence au second alors que les deux ont eu lieu le même jour n’est-il pas la preuve qu’elles ont fait leur choix ?

Ce sera grave si un jour on se rend compte que le Ministre de la Culture a choisi de s’absenter à l’ouverture du festival Quintessence (Jeudi 9 Janvier 2014, ndlr) pour des raisons de bas étages, tout en étant à celle d’Agogo dans la même ville. Tout comme Agogo, Quintessence aussi a son utilité dans le concert de la promotion artistique et culturelle du Bénin. Je n’ose pas croire qu’entre Agogo et Quintessence, le Ministre ait choisi. Je n’ose pas croire que le gouvernement ait choisi.

Il est vrai que j’ai appris que le ministre aurait demandé au responsable de Quintessence de ramener l’heure de la cérémonie d’ouverture de 17 à 15 heures. Mais, voyons ! Un événement dont le programme est connu des semaines voire des mois à l’avance, un événement dont l’heure de l’ouverture et même celle de la clôture est connu à travers le monde entier déjà, comment peut-on, tout d’un coup et au dernier moment, chambouler les choses. Ce serait même un peu judicieux si l’autorité demandait que ladite cérémonie soit repoussée de quelques minutes. Mais, demander au promoteur de ramener cela à des heures plus tôt, je m’interroge sur les réelles motivations.

Pour en revenir aux leçons que vous tirez de l’année 2013, vous parlez essentiellement de crise où plusieurs entités ou personnes n’arrivent pas à se mettre ensemble pour le bien d’un événement. A votre avis, est-ce là le problème du secteur culturel béninois ?

C’est important comme problème pour le secteur de la culture. Le fait que pour des intérêts égoïstes, la recherche effrénée du profit pour soi et la trop grande tendance à la magouille soient brandis comme les principaux motifs d’organisation de nombres d’événements culturels et surtout majeurs, le développement du Bénin prend indubitablement un coup. Mais, ce n’est pas que là le problème de la culture. Il faut souligner aussi qu’il y a des réformes à opérer dans la gestion du Fonds d’aide à la culture, le milliard culturel. Je pense que l’équipe dirigeante actuelle doit veiller à la publication des rapports de leurs différents exercices semestriels ou annuels, pour des raisons de transparence et aussi pour redonner confiance aux acteurs.

Le problème qui est récurrent, c’est le fait de chercher souvent à mettre l’intérêt personnel au dessus de tout. Ce qui dresse le lit aux rivalités et diverses crises auxquelles nous assistons.

Un représentant diplomatique disait récemment dans une interview accordée à Bénincultures que le problème de la culture béninoise est qu’il n’y a pas un acteur culturel qui soit au dessus de la mêlée. Quelqu’un qui fait l’unanimité. Êtes-vous de son avis ?

Il a certainement ses raisons. Mais, moi, je pense qu’il faut relativiser. Les acteurs culturels de poigne, nous en avons au Bénin. Il faut entendre par acteurs culturels de poigne, les vrais professionnels et qui, en plus, exercent le métier avec conscience et équité. Il y en a qui ont donné la preuve de leur compétence en matière de gestion d’entreprises et administrative. Le problème qui est récurrent, c’est le fait de chercher souvent à mettre l’intérêt personnel au dessus de tout. Ce qui dresse le lit aux rivalités et diverses crises auxquelles nous assistons.

Plusieurs journalistes culturels se sont plaints en 2013 d’un manque de considération de la part des promoteurs et ces derniers se plaignent du manque de professionnalisme des journalistes. Qu’en pensez-vous ?

Ce problème est réel. En effet, il arrive que des acteurs culturels prennent des journalistes pour des moins que rien. C’est une situation que nous déplorons. Il est déjà arrivé que l’AJCB (Association des Journalistes Culturels du Bénin, ndlr) publie des communiqués pour s’insurger contre ce genre de comportement de certains acteurs culturels. Il est déjà arrivé que nous signions des pétitions comme pour dire ‘’Plus jamais ça’’.

Mais, le ver se trouve quelque part dans le fruit. Il y en a parmi nous qui se comportent très mal sur des lieux de reportage. Vous vous imaginez que des journalistes aillent en reportage et que leur préoccupation majeure soit la recherche de per diems et non de l’information ! J’ai ouï-dire qu’au mois de décembre dernier seulement, un incident de cette nature a eu lieu. Je l’ai appris de façon très vague.

Mais, de toutes les façons, il faut que la priorité demeure le professionnalisme. D’ailleurs, pour corriger le tir, l’AJCB a organisé en 2012, un atelier sur l’éthique et la déontologie. Nous réfléchissons actuellement à d’autres projets de rencontre et d’échange pour davantage agir sur les consciences pour qu’il y ait comme leitmotiv le professionnalisme.

Dès votre élection, vous aviez en effet promis d’œuvrer pour la formation des journalistes culturels. Qu’est-ce qui a déjà été fait ?

Effectivement. En dehors de cet atelier dont je viens de parler, nous avons eu à renforcer les capacités des journalistes et animateurs culturels de certaines radios du département du Zou sur la critique d’art. Nous avons également organisé, avant la fin de l’année un atelier sur la critique littéraire. Occasion pour les participants d’acquérir de nombreuses notions pour mieux s’approprier un ouvrage littéraire et avoir une idée large des productions littéraires de l’année 2013.

En dehors de ces divers ateliers, nous avons eu à aider à la réussite de la communication de certains événements culturels de grande facture. Nous avons eu à intervenir sur des radios et télévisions dans des émissions culturelles, pour décortiquer avec d’autres certaines thématiques essentielles. En plus, nous avons créé la newsletter de l’Association.

Le FITHEB demeure le plus grand festival de toute l’Afrique francophone. Ce sera même humiliant si le Bénin en arrive à perdre cet honneur.

2014 a démarré depuis quelques jours. Quels sont les événements majeurs qui attendent le Bénin ?

Le FITHEB est normalement attendu pour le mois de mars. Mais telle que la situation se présente et surtout au vu certaines des décisions du Gouvernement, le Festival a de forte chance de se tenir en août prochain. Nous aurons aussi la Biennale Regard Bénin, courant novembre. Je souhaite vivement que cette édition se tienne dans les conditions requises. Nous osons espérer que l’édition de cette année soit celle de la maturité des esprits.

Le FITHEB et la Biennale Regard Bénin peuvent-ils encore être des événements d’envergure ?

Je pense que nous n’avons pas à désespérer, aucun Béninois n’a à désespérer. Le FITHEB demeure le plus grand festival de toute l’Afrique francophone. Ce sera même humiliant si le Bénin en arrive à perdre cet honneur. Mais, je dois reconnaître que des risques de fragilité plane sur la renommée de l’événement. Depuis quelques éditions, on enregistre que des querelles entre les acteurs, des soupçons de mauvaise gestion, des comportements d’insubordination, etc. Ce qui pousse à s’interroger sur la viabilité du festival.

Il en est de même pour la biennale Regard Bénin. Les appétits voraces ne manquent toujours pas encore. Et c’est dommage ! Le pays ne peut pas être construit comme cela. Nous ne saurions avoir la culture comme un maillon essentiel pour le développement de la nation, si la situation doit être toujours ainsi. Souhaitons que cette année soit celle de la révolution culturelle au Bénin. Souhaitons qu’acteurs culturels et autorités à divers niveau de l’administration publique s’accordent les violons en toute sincérité et impartialité pour que vive le FITHEB 2014, de même que la biennale Regard Bénin.

Comment les acteurs culturels doivent-ils affronter ces événements ?

En clair, il s’agit pour les acteurs culturels de mettre de côté, chacun en ce qui le concerne, leur égo, leur soif de s’enrichir à partir des fonds publics débloquer au titre de budget de ces différents événements. Il s’agit, pour eux, d’avoir essentiellement à cœur le professionnalisme, l’esprit de la collégialité, l’intégrité et l’amour pour faire avancer les choses. Il faut vraiment avoir pour crédo le développement culturel du Bénin. Malheureusement, c’est généralement en complicité avec des cadres de l’administration, des cabinets ministériels que la magouille s’organise.

 Entretien réalisé par Eustache AGBOTON ©www.benincultures.com

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