Cordon ombilical de Hurcyle Gnonhoué : l’Afrique au-delà de nous !

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Hurcyle Houénoukpo Gnonhoué, jeune dramaturge béninois vivant en France depuis septembre 2015 est revenu au Bénin récemment dans le cadre de la mise en scène d’une de ses pièces de théâtre. C’était à l’Ecole Internationale de Théâtre du Bénin (EITB) que les amoureux de la planche ont eu l’occasion de découvrir ce texte en début juin 2018 mis en scène par Sabrina Perret. Cordon ombilical est une pièce qui montre combien de fois l’Afrique, ses moeurs, coutumes et traditions résistent au temps. Avant son départ, nous avons eu un entretien avec lui autour de cette pièce qui suscite déjà des curiosités. Lisez plutôt.

Vous êtes au Bénin dans le cadre de la représentation d’une vos pièces intitulée Cordon ombilical dont la mise en scène a été assurée par Sabrina Perret. Parlez-nous de cette expérience ?

Je dirai que Cordon ombilical est une fresque, un tableau de ce que je vois des relations qui lient l’Afrique à l’Europe, aux Amériques, à l’Asie… C’est une fable dans laquelle on part d’une situation hallucinante pour raconter ces relations sans jamais être dans leur énumération. Cordon ombilical raconte l’histoire de notre rencontre avec l’Occidental chrétien, l’Oriental islamique, bouddhiste ou hindouiste et de ce qu’il en reste. Le legs, les résidus ou substrats de ces imaginaires se mélangent aux imaginaires africains pour donner une hybridation très monstrueuse assez repoussante. En ce qui concerne ce projet d’atelier-spectacle, il est le fruit de la collaboration entre deux écoles. Il s’agit de l’Ecole Internationale de Théâtre du Bénin (EITB) à Togbin-Daho au Bénin et de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre (ENSATT) à Lyon en France. Ma présence à l’ENSATT a été possible grâce à un atelier animé par Enzo Cormann à l’EITB en 2014 dans le cadre du partenariat entre les deux écoles. Suite à cet atelier, des envies sont nées et la collaboration s’est poursuivie. Je suis donc au département Écrivain et dramatique de l’école. C’est pour moi une expérience de questionnement, de remise en cause sur des projets d’écriture pour le théâtre. Le texte Cordon ombilical est né dans cet environnement et du point de vue du spectacle, ça n’a pas été facile pour Sabrina Perret, au regard du temps à elle accordé pour travailler sur ce texte qui continue de se préciser. Elle a surtout eu à créer sur ce laps avec des élèves comédiens et comédiennes qu’elle ne connaissait pas. Elle a réussi à faire son travail en dépit de ces contraintes. Pour moi, ça été l’occasion de voir à nouveau la plasticité d’un mes textes au plateau. Le texte en lui-même n’est pas suffisant. J’ai vu avec beaucoup de clarté ses mutations sur cet atelier. Ce projet m’a surtout permis de rencontrer cette promotion de l’EITB qui porte le nom Thierry Pariente, Directeur actuel de l’ENSATT. Une très belle promotion avec des acteurs généreux et disponibles malgré les aptitudes et perfectionnements à développer encore. Nos projets futurs nous seront, j’espère, l’endroit de ce type de travail.

Nous savons que vous n’êtes ni Directeur de l’EITB ni de l’ENSATT mais vous avez bénéficié des fruits de la collaboration entre ces deux établissements de formation en art dramatique. Comparez les deux formations serait-il une erreur ?

En tant qu’auteur dramaturge, j’ai connu les deux écoles. Mais il me semble risquer d’établir une comparaison entre les deux. L’EITB est une école de jeu, de pratiques théâtrales et les comédiens qui y entrent sont formés au jeu et aux techniques des arts du spectacle. Ils apprennent aussi les principes fondamentaux de la mise en scène. Au-delà, les étudiants de l’EITB sortent actrices et acteurs et sont à même de porter, d’administrer et diriger un projet culturel. L’ENSATT est une école qui prend en compte tous les métiers du théâtre. C’est dix différents départements des métiers du théâtre. À la différence de l’EITB où les pensionnaires peuvent appréhender d’autres métiers du théâtre en dehors du jeu, à l’ENSATT, ce sont des professionnel.l.e.s spécialisé.e.s qui sont formé.e.s. Il y a des exceptions où des comédiens mettent en scène, des écrivains, scénographes ou administrateurs jouent, des metteurs en scène écrivent… Le théâtre étant un art de mobilité, les départements communiquent aussi à travers des projets pédagogiques.
Sur le plan institutionnel, l’ENSATT relève du Ministère de l’enseignement supérieur avec un contenu pédagogique clair et des objectifs d’insertions. C’est ce qui manque aujourd’hui au théâtre qui se fait en Afrique. Nous devons arriver à conceptualiser nos pratiques et définir les normes qui les accompagnent. Sur le plan artistique, les moyens ne sont pas les mêmes. Les moyens existent à l’ENSATT – même si une pareille affirmation peut surprendre mes amis de là-bas –. L’EITB n’a pas le même statut tant au niveau étatique que financier. Par contre, les moyens à Lyon n’assurent pas automatiquement une créativité réussie, elle passe par l’ouvrage, la pratique, des expérimentations. En Afrique et au Bénin plus précisément, on est dans l’efficience. Cela fait que chaque projet doit tendre à une finalité. Aujourd’hui, l’EITB n’est pas doté des moyens pouvant lui permettre d’expérimenter avec ses élèves. Le peu de moyens dont elle dispose est frappé par l’injonction d’efficacité, de résultats. L’école doit être cet endroit où l’on tente, où l’on essaie, où l’on rate tout en étant en sécurité parce qu’il faut rater pour déduire des conclusions. Ne pas avoir les mesures pouvant dégager du financement pour cette école ou pour l’Institut national des métiers d’arts est une aberration institutionnelle au niveau de l’État, des ministères de l’enseignement supérieur, de la culture et des municipalités. Au demeurant, les dynamiques ne sont pas les mêmes sur le plan institutionnel, politique, culturel, idéologique et philosophique. Je n’ai donc pas à comparer. Je préfère constater qu’à l’EITB, il faut donner de l’ampleur au projet. Il faut accompagner Alougbine Dine, l’EITB, en le soutenant dans sa volonté de mettre en place une éthique de formation théâtrale professionnelle. Si lui-même pensait que c’était son affaire personnelle, il ne serait pas à sa sixième promotion actuellement. Il convient maintenant de le dessaisir des préoccupations de mobilisation de financement en lui donnant des moyens, et de les évaluer après bien évidemment ! L’ENSATT, c’est le projet de l’État français ; l’EITB c’est un projet de Dine Alougbine que l’État béninois traine à comprendre et ne porte pas encore. L’État béninois se doit de soutenir l’EITB à s’étendre sur le plan international en lui donnant le cadre institutionnel adéquat.

Revenons au texte Cordon ombilical. À la fin de la représentation, il y a avait beaucoup de questionnements qui sont restés sans réponses claires, le public est parti en s’interrogeant différemment. Est-ce un choix volontaire ou cela s’est imposé à l’auteur ?

Évidemment, c’est un choix. Mais je ne connais pas ces interrogations nées du spectacle. Il y a maintenant deux autres couches de créations qui s’ajoutent à la mienne : celle de la metteuse en scène et celle des comédiens de l’EITB. Si les gens sont partis avec des questionnements sans réponses, alors nous (auteur, metteur en scène et comédiens) avons réussi notre mission car le théâtre n’est pas l’endroit où on vient se caresser dans le sens des poils. On fait un théâtre qui tente d’interroger de manière fine sur des questions que je juge graves. Les imaginaires, donc les modes de pensée, occidentaux, orientaux, asiatiques croisent ceux de l’Afrique, sur notre continent. Qu’est-ce qu’on fait de ce type de croisement ? Voilà ce qui m’interroge moi. C’est heureux que les spectateurs repartent avec une impression émotive et réflexive plurielle : joie, peine, embarras, inconfort, réflexion, répulsion…

Cordon ombilical porte une morale, celle de l’appel à une prise de conscience des Africains dont les cultures et civilisations s’érodent au contact des autres notamment européens, chinois, etc. Avons-nous une mauvaise réception ?

Les cultures africaines s’érodent au contact des autres et c’est une évidence. Visitez les ménages africains, vous allez forcément y trouver du riz de Thaïlande ou de la Chine. En me promenant au marché Dantokpa, j’ai revu la posture des resquilleurs nationaux face à leurs patrons chinois ou indo-pakistanais. Dans certains quartiers de Cotonou comme Akpakpa, ce sont les Libanais et les déviances qu’ils s’autorisent encore ici. Pourtant, chaque rencontre devrait être une ouverture. Est-ce que l’ouverture sur le monde nous avantage ou nous écrase ? Qu’est-ce que nous apportons dans cette rencontre ? Est-ce que nous ne recevons pas plus que nous donnons ? C’est des questionnements éternels. Je revois La Grande Royale dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane qui nous dit d’envoyer nos enfants à l’école de l’autre pour apprendre à « vaincre sans avoir raison » parce que c’est par cette action que l’Europe a marqué – et continue de le faire avec ses compères des Amériques, de l’Orient de l’Asie – l’inconscient collectif africain : vaincre sans avoir raison n’est pas une posture à adopter pourtant toutes les élites africaines postindépendances l’ont digéré sans jamais renouveler cette vision. Ce que dit aussi ce personnage, en creux, est que l’Afrique sait ce qu’est la raison. Mais ce n’est pas le cas et nos rencontres sont hiérarchisées avec l’autre, qui se pense d’office supérieur parce que nous y prêtons le flanc. Cordon ombilical travaille à ces endroits de questionnements. Les situations que je développe tournent autour de cette ambiguïté. En termes de morale, on en trouverait beaucoup car autour de chaque situation plusieurs morales peuvent s’esquisser ou non suivant les réceptions des uns et des autres. L’essentiel, ce sont les questionnements de chaque spectateur sur ces aspects politiques.

Vous semblez évitez la question de la morale qui se dégage de votre pièce ! Elle risque d’être trop ouverte pour le spectateur.

Absolument pas, ces moments de questionnement dont vous avez été témoin à la fin du spectacle j’espère qu’ils vont subsister longtemps et infuser voire bousculer nos rapports à nos représentations symboliques. Mais ce n’est pas un but cherché ; le plus important est que cette pièce théâtre nous fasse réfléchir. Les dirigeants africains ne semblent pas comprendre les enjeux symboliques et philosophes que notre présence au monde nous impose de saisir dans cette époque alors que leurs jeunesses sont plus au concret de ces questions. Quand Emmanuel Macron pense la France au cœur de l’Europe et du monde grâce à l’Afrique, comment les dirigeants africains, notamment francophones, pensent eux leur continent ? Prenons le village de Sévo que j’invente dans cette fable : la quiétude des habitants est troublée par l’arrivée d’une femme sur une exploitation forestière et s’en suivent moult agitations et réactions. D’un coup, les petites gens font état de leurs idées sur la situation ; c’est délirant mais ça pense ! Dans nos vies de tous les jours, on pense que le villageois n’est pas intelligent parce qu’il ne parle pas français. Le savoir, la connaissance ne sont pas tributaires de la langue française. Le Français est une langue d’exclusion, d’absorption d’autres expressions. Et faire comprendre à celui qui pense en bariba, nago, mahi, éwé, akan, bambara, mooré ou autre que son savoir est moins valeureux que celui du locuteur anglais, français, chinois, arabe… c’est de l’esbroufe. En zone francophone, quand on pense que le français est le seul véhicule de la pensée, on déclasse une vague considérable de la population africaine, et ainsi les imaginaires de leurs territoires qui n’ont plus l’espace de leur évolution autodéterminée. On a appris aux gens à déléguer leur capacité de pensées aux seuls alphabétisés en français. On délègue déjà le pouvoir social, on ne peut plus déléguer la pensée car si on délègue la pensée, on ne réfléchit plus et on meurt. Jusque-là les élites africaines ont perpétué cette escroquerie consistant à vaincre sans avoir raison sur nous-mêmes par ces biais. C’est un danger humain, sociétal, intellectuel, idéologique et je ne sais pas si on en a suffisamment conscience.

Dans l’écriture de cette pièce, vous avez fait montre d’une certaine capacité à utiliser plusieurs techniques et procédés dramaturgiques occidentaux, des codes et symboliques africaines ont essaimé aussi la pièce. Au regard de ce mélange, nous pensons que la collaboration avec une metteuse en scène française n’a pas été des plus faciles.

Je pense que cette collaboration a été une belle occasion de recherche et de création. Une très belle expérience. Le théâtre de texte où on écrit pour penser une société ou véhiculer une pensée, ce théâtre est typiquement occidental. Ce même théâtre s’articule par la parole, le corps et d’autres moyens techniques. Des expériences artistiques existaient dans nos sociétés, dans les cours royales notamment, qui réunissaient une assemblée pour un temps de parole. Pour moi aujourd’hui, mon vœu est de porter les imaginaires africains avec leurs formes d’expression, les retrouver, les éprouver, les épuiser peut-être pour en sortir une radicalité artistique. C’est toujours en recherche. Mais cela urge puisque justement les imaginaires occidentaux, asiatiques et autres sont là qui nous écrasent. Où sont nos imaginaires ? Quelles sont les mythes et légendes que nous sociétés forgent aujourd’hui qui nous portent ou nous desservent ? Nos manières de les dire et de les structurer ? Il y en a qui ont un écho avec les imaginaires occidentaux, asiatiques… Et ce n’est qu’au contact qu’on s’en rend compte. Seulement, on uniformise tout par la loi de l’hégémonie, de la globalisation, de la désingularisation et c’est justement cela le danger. La rencontre avec Sabrina Perret est une rencontre heureuse. Sa présence à l’EITB été une occasion de formation avec les comédiens de l’école. Heureux aussi parce que ce mélange de techniques dramaturgiques avec des codes de pensées et conventions africaines n’est que le reflet de l’Africain d’aujourd’hui. Même sans aller en Occident, notre mentale est impactée par le rêve de l’ailleurs. Les multiples canaux de communication comme les télénovelas sud-américains, européens sont des outils qui perturbent et parasitent nos représentations. Car ces imaginaires dominent et s’imposent plus que jamais. Etant donné que nous ne se projetons à nous-mêmes que sous le signe du négatif, du maléfique – parce qu’on a tôt fait de nous y convaincre sans nous en montrer les raisons – l’assemblée théâtrale peut nous faire nous représenter en interrogeant ces doxas, avec des corps, des voix pour enfin ouvrir des voies qui sait ? Sabrina Perret a fait preuve d’une bonne capacité d’adaptation en pénétrant les symboles béninois et africains qu’elle ne connaissait pas. Et j’en suis heureux. En disant cela, je pense à toutes les histoires ou anecdotes relatives au contenu de la pièce que les élèves de l’EITB lui ont pu raconter au cours de ce travail. Il faut agiter cet imaginaire de Vielle magie noire comme le dirait Koffi Kwahulé jusqu’à la positiver dans l’imaginaire des Africains, en sortir le suc vivifiant.

Cordon ombilical va-t-il avoir un avenir en dehors de la représentation qu’on vue à l’EITB ?

Cordon ombilical va continuer à exister. La version définitive de la pièce sera fixée avec quelques ajouts et retraits dans les mois à venir. J’y ai encore du travail. Le spectacle va continuer à vivre sur scène en novembre 2018, il sera sur le Festival Émergences à Niamey. C’est une contribution importante de Sabrina Perret. Puis, il y aura des représentations à Cotonou et Abomey-Calavi. Merci pour ce moment de parole et de spectacle : c’est tout ce que le Bénin peut encore nous offrir. Et même si cela n’est pas encore comme nous le souhaitons, il faut être heureux avec ceux qui l’ont permis d’une manière ou d’une autre.

Propos recueillis et transcris par Paterne TCHAOU pour www.benincultures.com

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