Babingo, au nom des acculturés : langues nationales, identités culturelles et développement

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Babingo, au nom des acculturés, voilà le titre du roman de Moussibahou Mazou, Docteur en économie du développement, ancien vice-directeur général du Bureau international de l’union postale universelle. Cette production romanesque de 270 pages éditée par les Éditions du Flamboyant, a été officiellement lancée ce samedi 23 juin à ISBA à Cotonou en présence d’un parterre d’invités de qualité.

Résumé de l’œuvre

Pointe-Noire, 1950. Makouta était un indigène évolué et fier de communiquer dans sa concession exclusivement dans la langue française avec Madeleine Mamatouka son épouse, Alex son unique garçon, et les autres enfants de la famille. Makouta ne voulait, à aucun prix, que les membres de sa famille révèlent un accent bantou, en s’exprimant dans la langue de la métropole. Et quiconque s’aventurait à parler le Kituba avec les domestiques de la maison familiale était passible d’une sévère réprimande. L’intransigeance paternelle était bien entendu en contraste avec l’ambiance dans le quartier et au long de la route menant à l’école. Et c’est tout naturellement que Tessa, voisine dans le quartier, parvint à convaincre Alex Babingo de l’absurdité de la consigne de Makouta, son père. Alex Babingo était alors bien loin de s’imaginer que braver l’interdit paternel n’était que le début d’un itinéraire qui devait, de l’autre bout du monde, le ramener aux racines même de sa culture et de ses traditions. Babingo, au nom des acculturés est un vibrant plaidoyer pour l’instauration des langues nationales dans le système scolaire des pays africains de l’espace francophone.

Langues nationales, identités culturelles et développement

L’oiseau ne grandit que dans son plumage, dit l’adage. Aucun pays ne se construit dans une langue étrangère, pensent certains. Beaucoup de phrases et de citations du genre essaiment nos échanges quant il s’agit de la problématique des langues nationales. Cependant, rien de concret ne se fait pour une réelle prise en compte des langues africaines. Dans les familles, première société de l’humain, les langues étrangères ont investi les intimités et n’épargnent personne dans leur dictature et les pères comme Makouta sont encore nombreux en Afrique. Dans les offices publics ou privés, les écoles et autres centres de formation, le problème est encore plus considérable. Le français, l’anglais, l’arabe, l’allemand et autres langues étrangères continuent de s’imposer aux langues africaines avec la bénédiction des dirigeants qui n’ont pas encore compris les enjeux. Les systèmes d’interdiction des langues nationales instaurés à l’école avec le port du signal ou autres gadgets rabaissants ont contribué à renforcer un complexe d’infériorité et un désamour à l’endroit des langues nationales. Cet désamour pour la langue a eu son effet sur la culture sans nul doute. Alors que la langue est le fondement de l’identité culturelle. L’écrivain ivoirien Jean Marie ADIAFFI parle de Carte d’identité. Il nous faut en tant qu’africain retrouver notre identité culturelle alors que cette conquête de notre identité africaine passe par une étude épistémologique et historique de nos langues et une réappropriation intégrale mais progressive de ces langues. Tout ce que nous cherchons ailleurs existe chez nous. Toutes nos langues font référence à des formes littéraires, des symboliques et des techniques de production. Cependant, peu d’Africains reconnaissent l’importance des richesses de nos langues. Et le système éducatif national des pays africains est en désaccord avec une éventuelle introduction des langues nationales alors que la maîtrise de ces langues est un moyen pédagogique essentiel et efficace.

En partant des expériences d’échanges personnelles avec ses parents quand il était étudiant et qu’il rentrait au pays pour ces vacances, l’écrivain Roger SIDOKPOHOU a démontré à travers des exemples concrets l’importance et la profondeur de nos langues. Quand je prie par exemple en Français, je ne retrouve pas la densité et la puissance nécessaires des paroles que je prononce. Je suis Chrétien Protestant et le psaume 121 par exemple n’a pas la même profondeur en Français qu’en Goun. Nous avons Tout dans nos cultures mais nous pensons que l’ailleurs est mieux. Nous estimons que l’herbe est plus verte chez le voisin, a précisé cet écrivain béninois auteur du recueil de nouvelles Les mutants. La langue est un lien entre les hommes. Elle nous lie. C’est elle qui fonde notre identité. Elle nous aide à tout interpréter. Elle n’est pas comme un simple instrument d’expression sonore comme chez les occidentaux, a laissé entendre Joseph Olabiyi YAÏ, Professeur Émérite à l’Université de Floride aux États-Unis, Ancien Ambassadeur du Bénin à l’UNESCO et Ancien Président du Conseil Exécutif de l’UNESCO. Pourtant les différentes autorités peinent à intérioriser cette réalité évidente, gage d’accomplissement personnel et collectif. Aucun processus de développement durable ne saurait être mis en oeuvre en dehors des peuples qui sont d’une manière ou d’une autre attachés à leurs langues et cultures, premiers moteurs indispensables.

Babingo, au nom des acculturés est un vibrant plaidoyer pour l’instauration des langues nationales dans le système scolaire des pays africains de l’espace francophone. Une peinture d’une réalité décevante que nous vivons actuellement et qui n’est que le résultat de l’acculturation subie dans le temps suite à l’avènement du système colonial. Combien d’entre nous sommes attachés à nos cultures ? Combien en sont fiers ? Combien de personnes comprennent aisément leur langue maternelle ? Combien sont fiers d’en parler ? Ce roman nous ramène aux sources. Alex Babingo n’est pas juste un personnage. Il représente chacun de nous. Chaque être que nous représentons et unis par ces mêmes valeurs culturelles. Oserons-nous regarder Babingo en face ? À cette cérémonie de lancement qui a fait office de conférence sur les langues nationales, un état des lieux a été fait avec des propositions comme la création des centres d’apprentissage de langues nationales, des musées pour mieux connaître les cultures et civilisations nationales. Mais la volonté politique reste un déclic majeur. Au niveau des populations et du subconscient collectif, les langues nationales retrouvent peu à peu leurs places déjà. Il faudra juste encore un peu de temps.

 

Paterne TCHAOU

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