Avec beaucoup de glaçons : Nouvelle parution de Martial KOGON

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Au centre culturel Artisttik Africa, ce samedi 17 mars 2018, ce fut un rendez-vous glacial surtout avec la pluie qui était au rendez-vous. Martial KOGON a lancé officiellement son deuxième livre. Cette fois-ci, c’est un recueil de 07 nouvelles intitulé Avec beaucoup de glaçons. Parue aux Éditions Plurielles, c’est une œuvre de 184 pages subdivisée en 07 nouvelles. 07 nouvelles qui portent en elles, les marqueurs actuels de notre société. Découvrez dans cet article, le compte rendu de lecture que nous faisons de ce verre à nous servi avec beaucoup de glaçons par l’auteur de Temps Additionnel.

Quarante n’est pas divisible par trois, Embrasser le diable, Avec beaucoup de glaçons, Skéléwu, Le Collier, Ewlizo, Les pyromanes.

Voilà respectivement les titres des 07 nouvelles de ce recueil. Quarante n’est pas divisible par trois raconte l’histoire de Doziao, une jeune dame qui a perdu sa fortune dans une escroquerie nationale et qui organise dans sa propre société de Microcrédit un braquage pour soutirer de l’argent à son assureur. Il se paie les services de Zinflou, un hors-la-loi pris au piège.

Embrasser le diable raconte une soirée de concert de musique au Bataclan. Evenyé et Essoh deux jeunes qui s’y rendaient spécialement à cause du morceau Embrasser le diable du groupe Eagles of Death Metal, ont simplement rencontré le diable avec les terroristes. Essoh prend une balle. Evenyé n’en revient pas et regrette de n’avoir vécu avec lui la fin’amor.

Avec beaucoup de glaçons, nouvelle éponyme nous parle de l’assassinat du député Aladji Sambo, qui a tué froidement la sœur de Fataï. Celui-ci attendra 25 ans pour venger sa sœur en empoisonnant le député dans son studio de massage.

Skéléwu est une synthèse de douleur de la petite enfance. Innocente et insouciante mais très tôt livré aux douleurs existentielles. Skéléwu est jeune mécanicien, danseur et footballeur de rue. A la recherche de son ballon dans une maison, il rencontra Nanan, la vieille dame. Leur échange tendu au départ fût amical par la suite et chacun était guérit de ses blessures psychologiques.

Le collier parle du cheminement de vol des biens culturels. Une incursion dans la mafia du patrimoine culturel africain. Guichi-Gao Fodjinon est un trafiquant de biens culturels qui vend masques, amulettes magiques, colliers vodoun et tout. Tous les jours pour le voleur, un jour pour le propriétaire, sa dernière forfaiture eut l’amabilité de le livrer à la vindicte des dieux.

Romain Rolland a dit : « Quand l’ordre est injustice, le désordre est déjà le commencement de justice ».

Cette pensée se matérialise dans le soulèvement populaire connu dans la nouvelle Ewlizo où les jeunes s’insurgent contre le régime dictatorial du Président Wissèmwa qui voulait arrêter injustement le député Gentil Kpoto’o au quartier Zogbo. Zéwé, activiste et meneur de jeunes connut une suite tragique dans ce soulèvement qui devrait lui permettre de se hisser au sommet. Les pyromanes, la dernière nouvelle nous parle de l’escroquerie religieuse. Ces racailles qui ont fait de Jésus leur trouvaille et qui organisent autour du Prophète leur industrie avec un business plan durable.

Voilà un bref aperçu des 07 histoires puisées de notre quotidien. Hans Robert Jauss, théoricien allemand de la littérature, n’avait pas tort quand il disait que « La littérature est un reflet de la réalité sociale ». De Cotonou à Paris, Martial KOGON est resté sensible aux multiples expressions sociétales contemporaines. Ce recueil rend compte des profondes mutations que connaissent nos sociétés. L’auteur y met sa plume au service de nos récits. Le lexique est accessible. Le texte est construit avec des mots simples. Des mots d’à côté, peut-être pour ne pas creusé un béant trou entre lecteurs et réalités relatés.

Dans ce recueil, on y raconte le danger avec plaisir et volupté. La technique narrative sait adapter le rythme au danger et permet au lecteur de ramasser à plein regard le cruel sans s’en rendre compte. Martial KOGON fait du lecteur, un témoin des actes commis par les monstres que fabrique la société consumériste. Une société dans laquelle la pitance quotidienne est un duel à mort, l’instinct de survie est travaillé avec finesse et ne tolère aucune indiscrétion. C’est un univers labyrinthique qui n’est qu’un égout infernal où le meurtre est anodin.

Les personnages de ce recueil s’efforcent à tout point de vue de tenir tête à la misère. Skéléwou, Vivi et autres n’ont Dieu que la providence pour une lampée de sourire dans un océan de malheurs. Solitude, angoisse et amertume assiègent les cœurs. Evenyé, Fatai, Skéléwou, Vivi, Nanan, Zéwé et Dossi sont logés à la même enseigne de douleur. Le scripteur expose dans son écriture des blessures physiques comme psychologiques. Sang. Douleur. Chaque nouvelle porte sa proportion de souffrance. La douleur en filigrane est transversale à toutes les nouvelles et devient même un objet d’enchantement qui fait frissonner. Chaque personnage se serre sa dose, parfois avec empressement ou parfois avec une patience inouïe. Et c’est à travers cette patience que le titre de la Nouvelle trouve son sens : Je me serre ma vengeance avec beaucoup de glaçons. Autrement dit La vengeance est un plat qui se mange à froid. Bien froid et glacé. Sinon comment attendre 25 ans avant de s’offrir une justice que la société a déjà rangée dans les placards du passé. Le député Aladji Sambo avait déjà oublié qu’il a tué froidement la jeune et innocente sœur de Fatai.

Les actes commis dans les histoires racontées laissent au lecteur une certaine froideur due à impétuosité des actions. Martial KOGON s’appuie sur meurtres, complots, assassinats et autres formes d’homicides pour exprimer le trop plein de ces gens qui vivent en marge d’une société qui connaît de profondes mutations et dont ils sont les éternelles victimes. En exhumant ces malheurs, l’auteur expose l’univers des marginaux, des petites gens. Ceux de la pègre. C’est le Professeur Mahougnon KAKPO qui en traitant la question de la construction du personnage chez Florent COUAO-ZOTTI a parlé des Moi-vide, des Moi-Débris ou l’esthétique des Débris humains. Désormais Florent COUAO ZOTTI n’est plus seul à s’intéresser aux marginaux et à leurs douleurs existentielles. Martial KOGON s’invite dans ce débat.

Comme PICASSO, Martial KOGON à l’aide de son pinceau scriptural décalque l’univers scabreux et vertigineux des marginaux. Leurs chutes, leurs peurs, joies et moments de folie. La norme comme la démesure sont accouchées dans une écriture qui prends du plaisir à vous faire languir et à faire rire de ces malheurs. De nos malheurs. Rire de tout donc. Cet humour noir consiste notamment à évoquer avec détachement, voire avec amusement, les choses les plus horribles ou les plus contraires à la morale en usage. Il établit un contraste entre le caractère bouleversant ou tragique de ce dont on parle et la façon dont on en parle. Ce contraste interpelle le lecteur et a vocation de susciter une interrogation. C’est en quoi l’humour noir, qui fait rire ou sourire des choses les plus sérieuses, est potentiellement une arme de subversion.

Et s’il y a une phrase qui résume cette technique utilisée, elle se retrouve à la page 157 où Dossi et Assiba échangeaient dans la Nouvelle Les pyromanes : « Rire de tout et surtout des vicissitudes du quotidien ; des maladresses les plus anodines aux infirmités les plus profondes. »

A travers autodérision, farces, boutade et blagues incongrues, le scripteur titille les tabous et invite le lecteur à rire de l’horreur ou du dégoût. Si nous devons rire de la naïveté de Zinflou ou de l’inattention de Aladji Sambo, l’auteur nous laisse subtilement un message : celui de l’urgence d’une police scientifique sous nos cieux car le crime organisé prend de l’ampleur dans notre voisinage.

Par ailleurs l’onomastique humoristique choisi traduit aussi l’usage de la technique de l’humour noir mais transmet aussi la volonté du scripteur d’ancrer son écriture dans un espace linguistique identifiable et reconnaissable : celui de fongbé urbain : Doziao, Zinflou, Klébé, Guichi-Gao, Fodjinon, Nanan, Zéwé, Djabi Magba, Dokpo Ganhou, Gentil Kpoto’o, Tchénabi, sont des noms vides qui vous arrachent un sourire. Ces dénominations sans contenance permettent d’identifier les gens dont il s’agit.

La fonction de ces marginaux est de remettre en cause nos certitudes. Leur caractère tranche avec celui des autres. Ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage ont introduite dans nos différents rapports. Ils sont les seuls membres de la société qui peuvent donner un point de vue différent. Et l’auteur Martial KOGON leur donne ainsi librement la parole.

Paterne TCHAOU

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