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ARTS VISUELS

Meschac Gaba, ou le Sisyphe d'un art dit mondialisé

Pendant que se prépare fébrilement la seconde édition de la biennale Bénin Regard prévue, récemment encore, pour le mois de novembre de cette année 2012 entre Cotonou, Ouidah, et Porto Novo; hasard du calendrier, sur la scène parisienne les artistes béninois semblent avoir la côte. Outre les expositions de Rafiy Okefolahan et celle de Dominique Zinkpè, qui se sont tenues au cours des mois de janvier et février dernier à Paris intra-muros, pour l'un, et dans la proche banlieue parisienne, pour l'autre (1), on notera actuellement la présence de Gérard Quenum, dans l'exposition collective ouverte depuis le 10 mars à la Galerie Imane Farès. Cet événement intitulé No Limit, une œuvre, un artiste s'y tiendra jusqu'au 19 mai. Dans cet espace, Quenum présente une de ses sculptures, mais les spectateurs peuvent aussi y voir la performance de Ninar Esber et la vidéo de Younès Rahmoun (2). Le peintre Rafiy Okefolahan, quant à lui a inauguré une nouvelle exposition qui a pour titre « Chaos » à la galerie Kartner le 5 avril en duo avec Céline Barrelet (3). Nous nous attarderons ici sur les travaux du plasticien Meshac Gaba, visibles à la galerie In Situ depuis le 8 mars jusqu'au 28 avril prochain. Ce dernier sera également présent dans le cadre de la Triennale de Paris qui ouvrira ses portes au Palais de Tokyo du 20 avril au 26 août prochain.

En situation

Dans l'espace de la galerie In Situ, Meschac Gaba, qui n'est pas inconnu de la scène internationale présente deux travaux majeurs : sa série intitulée Perruques voitures d'une part, et une installation qui a pour titre Archéologie contemporaine, d'autre part. À première vue, le travail de l'artiste crée une impression assez étrange, laquelle est induite par le sentiment de vide que l'on ressent dans la partie souterraine de la galerie, happés que nous sommes par la hauteur du plafond. Mais la nature même des pièces du plasticien n'est pas étrangère à cette sensation. Ses assemblages qui renvoient à des univers diamétralement opposés tels que le salon de coiffure et le monde de l’automobile y sont pour beaucoup.


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Vue de l'exposition Perruques voitures de Meschac Gaba ©Marc Domage,
Courtesy galerie In Situ Fabienne Leclerc, Paris.


Visibles depuis la rue à travers la vitrine de la galerie, Les Perruques voitures sont d'énigmatiques sculptures dont on devine les formes, qui renvoie à des modèles de voiture, sous des perruques tressées aux couleurs chatoyantes, jaune, rouge, vert, orange, tricolore, etc. Quant à l'installation Archéologie contemporaine, située dans le bel espace - aux dimensions non négligeables - qui se trouve être le sous sol de la galerie, elle se compose de deux tables en verre transparent reposant chacune sur deux globes recouverts de billets de banques. Un motif récurrent dans les travaux de Meschac Gaba, sorte de renvoie systématique à la question économique qui régit notre monde. Sur ces tables se trouvent des objets métalliques que l'artiste a enterrés un an durant pour leur donner cet aspect vieilli. Disposé non loin de ces tables sur lesquels se trouvent ces objets - fruit d'une fouille archéologique contemporaine - l'artiste a placé un ordinateur dont l'écran simule l'imagerie d'une sonde archéologique, laquelle est projetée sur le mur de la galerie. Assis devant l'écran projetant l'imagerie du scanner, le spectateur fait dos aux deux globes. De la sorte, il est invité à participer à l'œuvre en procédant à la fouille pour collecter des objets qui ne sont autres que ceux disposés sur les tables reposant sur les globes.

Postiches, modernes et factices

Dans l'entretien qu'il a donné au magazine en ligne « Le quotidien de l'art » (4), l'artiste s'explique sur l'origine de ses travaux. Ainsi, pour ce qui est des Perruques voitures, il affirme : « J’ai imaginé les perruques quand j’ai été invité en résidence à New York en 2005. Je cherchais des idées en me promenant dans Harlem. Il y avait beaucoup de salons de coiffure africains avec des coiffures de l'Afrique de l'Ouest. Je me trouvais des repères par rapport à mes origines. D’un autre côté, New York est une ville gigantesque, qui nous surplombe. C’est comme cela qu’est née l’idée des architectures tressées. »

Il est intéressant de noter dans les propos de l'artiste comment le corps humain renvoie à l'architecture de la ville. Sa juxtaposition d'éléments hétéroclites – la base sculptée renvoyant aux véhicules ou à l’architecture signe de la modernité, surmontée de la perruque qui elle renvoie à la tête humaine - fait référence à la fois à ses origines et à la présence afro-américaine dans ces lieux. Même si dans la galerie ne sont exposés que les perruques voitures et que dans sa réponse, l'artiste parle des architectures tressées, c'est que tous font partie de la même série et fonctionne sur le même registre. Il y est avant tout question des apparences.

Pour ce qui est de l'installation Archéologie contemporaine, c'est une œuvre qui fut élaborée dans le cadre de l'exposition intitulée « Fiction of Authenticity » - organisée par le Musée de Saint Louis dans le Missouri (USA) - et à laquelle Meschac Gaba fut convié : « (...) J'ai décidé de montrer un phénomène, la recherche de « l'authenticité », de « l'authentique Africain », (...) J’ai voulu faire un travail sur l’authenticité avec des objets modernes. À Saint-Louis, j’ai collecté des objets chez les gens, et je les ai enterrés dans le jardin du musée pendant un an. Lorsqu’on les a déterrés, ils semblaient vieillisQuand on les voit on se dit : « ce n'est pas possible qu'ils aient l'air si vieux », on se pose des questions. C'est ce que je voulais, confronter les gens avec cette quête illusoire d'authenticité. On a relégué l'Afrique dans l'art ancien alors que le continent évolue en même temps que les autres. » La pensée de l'artiste ne peut être plus éclairante lorsqu'il conclu : « J'ai voulu sortir du carcan qui ne justifie l'Afrique que par la tradition. »

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"Archéologie contemporaine" de Meschac Gaba ©Marc Domage, Courtesy galerie
In Situ Fabienne Leclerc, Paris.



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Deux aspects font tout l'intérêt et toute la contemporanéité, comme qui dirait toute la complexité, de la proposition de Meschac Gaba. Le premier n'est autre que la mise en exergue d’une perception erronée du temps qui régie l'espace africain. Perception erronée parce qu'emprunt d'un jugement de valeur qui confine éternellement l'Afrique dans l'idée que certains se font du passé, considérant que l'Occident est le seul espace où se manifeste la modernité. Mais comment ne pas avoir cette prétention quand le monde entier porte son empreinte et que longtemps le modèle occidentale s’est imposé comme étant le seul à suivre? L’œuvre de Meschac tente à sa manière de susciter le débat, de proposer un autre regard sur l’Afrique.

Le deuxième aspect auquel l'artiste s'attache consiste en la mise en question de la quête d’authenticité poursuivit par le monde de l’art. Meschac Gaba, par un artifice démontre la relativité de cette notion. Dès lors, on peut se demander si les globes terrestres recouverts de billets de banque, ne renvoient pas à l'idée que c'est la loi du marché qui règne avant toute chose ?

Ce qui fait le talent de Meschac Gaba, ne relève pas tant d'une habilité dans le travail des matériaux dont il use ou dans la beauté plastique de ses réalisations mais bel et bien dans le fait qu'il ait réussi à donner forme à des maux dont souffre notre époque pour tenter d’en extraire du sens et mieux nous aider à comprendre ce qui se joue devant nos yeux interrogateurs. Quant à la question du temps, Meschac Gaba l'a bien perçu comme problématique dans le monde dans lequel il évolue et donne en retour son point de vue sur le sujet.

L'imaginaire au musée

« (…) Nous devons faire en sorte que le présent ne s'efface pas. » dit-il. Par conséquent, nous ne pouvons que constater que depuis son œuvre majeure au titre explicite Le Musée d'art contemporain africain, Meschac Gaba, n'a de cesse de faire, sans se démonter, cette archéologie d'une Afrique résolument ancrée dans son époque. Présent.

Initié en 1997 au Rijksmuseum de Leiden en Hollande, Le Musée d'art contemporain africain est une installation constituée de 12 salons qui se présente comme un musée nomade, issue de l'imagination de l'artiste. Son musée imaginaire bien a lui. La dernière pièce de cette installation gigantesque, il l'a intitulée « Humanist Space ». Elle a été présentée lors de la Documenta 11 à Cassel en 2002. L'événement était alors placé sous le commissariat général du curateur nigérian Okuwi Enwezor.

En archéologue du quotidien, en expert du temps qui passe, averti et alerte, Meschac Gaba combine la plus grande modernité, faite de la plus contemporaine des technologies avec le geste le plus simple qui consiste en la sculpture ou dans le tressage. Le banal, ou l'ordinaire côtoie le geste sacré du sculpteur qui en démiurge fait naître de ses matériaux divers, nobles ou pauvres, des formes qui disent notre époque.

L'exposition de Meshac Gaba est visible du 8 mars au 24 avril, dans la galerie In situ, 6, rue du Pont-de-Lodi, dans le 6ème arrondissement à Paris.

Paris, Avril 2012. Dagara Dakin pour Bénincultures

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(1) L'exposition de Dominique Zinkpè, « Parcours intimes » s'est déroulée du 14 janvier au 4 février 2012 au Centre Jean Vilar de Rosny-sous-Bois. Celle de Rafiy Okefolahan, « Appels », s'est tenue du 27 janvier au 26 février 2012 à la galerie Alexandre Lazarew.
(2) http://www.imanefares.com/
(3) http://galeriekartner.artisteo.com/lieu-exposition/67-65
(4) « Sortir du carcan qui ne justifie l'Afrique que par la tradition » Le quotidien de l'art n°103, mercredi 17 mars 2012, pages 1 à 2


Exposition à la galerie Espace Tchif :L’artiste sculpteur Arolando dévoile ses créations

Il se sert d’objets usés, de boîtes de conserve, de troncs d’arbre secs pour donner vie à des objets d’arts. L’artiste sculpteur Arolando est un talent qui a été déniché à Abomey par le promoteur culturel Stéphane Brabant. ses créations, une quarantaine, exposées depuis hier mardi 7 février dans les locaux de l’Espace Tchif, sont issues des objets de récupération. Ancien compagnon du sculpteur, feu Joël Dossou, victime de vindicte populaire à Abomey pour son appartenance au clan des rastafaris, Arolando a décidé de continuer l’œuvre de celui qui l’a initié à l’art de récupération.


Le sculpteur Arolando ©Droits Réservés

Face aux professionnels des médias, l’artiste a relaté son parcours artistique. Avec ses pinces et des coups de marteau, il se sert des objets pour réaliser de géantes sculptures, des installations qui ont chacune, une signification et des masques en fer et plastique qui replongent dans les souvenirs de l’esclavage. De l’artisanat en passant par une galerie ambulante, Arolando est parvenu aujourd’hui à donner une nouvelle orientation à son art. Avec ces matières usées, il a pu créer des sculptures telles que le « trafiquant de l’essence frelatée », le commerce triangulaire », « la sagesse », « l’écolière », « Bokos et Gangliga » et « Noudemagblé qui veut dire rien n’est gâté ». Ces masques en fer entre autres « le métis conscient », « le parlement », « le guerrier 1 », « le mesquin », « l’amazone », « le gardien et la porte du non-retour », ne laissent pas non plus indifférents les visiteurs de l’exposition qui prendra fin le 19 février prochain. Stéphane Brabant a tenu à préciser que l’exposition s’inscrit dans le cadre d’un projet ambitieux dénommé « Les jeunes talents du Bénin ». Il s’agira pour lui, de donner la possibilité à des artistes du pays d’exposer à Cotonou dans des lieux professionnels et avec une communication adéquate. Arolando est donc le premier à exposer dans le cadre dudit projet. « Lors d’un séjour à Abomey, je découvre les œuvres de Roland exposées dans la rue, à un carrefour. Elles sont intégrées dans le paysage ; elles ont pris leur place et sont devenues des repères pour les habitants », a-t-il confié

Ecrit le 08/02/2012 par Valentine BONOU (Le Matinal)


Romuald Hazoumé, « artiste-bidon »

Hier, il rêvait d’être médecin chirurgien. Aujourd’hui, il est le porte- étendard de la culture béninoise à l’extérieur. Hier, il était méconnu du public. Aujourd’hui, il est incontournable dans l’art contemporain. Hier, Romuald Hazoumé voulait se faire un nom. Aujourd’hui, son nom retentit dans tout le monde. Désigné en Janvier 2008 parmi les 100 personnalités qui font l’Afrique par le très sérieux magazine « Jeune Afrique l’Intelligent », Romuald Hazoumé est devenu une icône dans le domaine de l’art contemporain. Voyage au coeur de la vie d’un homme que rien ne prédestinait à une renommée internationale.

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"Dreams" de Romuald Hazoumé © DR

D’origine yoruba, Romuald Hazoumé est né en 1962 à Porto Novo dans une famille catholique qui respectait les ancêtres et les anciennes traditions. Elève studieux, il refuse cependant de repasser le baccalauréat après son échec dû à la perte d’une de ses feuilles d’examen et se tourne vers ce qu’il sait faire le mieux : dessiner et peindre. « J’étais obligé d’être artiste », confie-t-il et il s’y consacre. Au milieu des années 80, Romuald Hazoumé se fait connaître à Cotonou et à Porto Novo avec ses premières sculptures réalisées à partir de bidons en plastique qu’il transforme en masque étrange.
L’utilisation exclusive des bidons lui vaudra très tôt le surnom d’ « artiste-bidon » et il en fera son label. « C’est la matière que nous avons le plus. Regardez autour de vous. C’est un champ de bidons et les vendeurs d’essence kpayo font partie de notre quotidien » explique- t - il. Assemblés et disposés suivant l’inspiration, les bidons prennent forme et permettent à Romuald Hazoumé de passer un message. La pièce « Entrée coucher de type présidentiel » installée à la fondation Zinsou (qu’il soutient gracieusement) dans le cadre de l’exposition «Bénin 2059 » en est un exemple. L’auteur s’est projeté en 2059 et a imaginé Cotonou sous l’eau. Il a donc réalisé une entrée-coucher flottante et résistante. « En plus, sa réalisation coûte moins chère que les villas de type présidentiel ». Depuis les années 90, l’art de Romuald Hazoumé lui ouvre les portes de l’occident. Il sera auteur de plusieurs expositions individuelles ou collectives dans les plus grands musées du monde et se fera une renommée internationale qui sera récompensée. En septembre 2007, en effet, Romuald Hazoumé sera le premier africain à recevoir le Prix Arnold Bode à la Documenta 12, une exposition internationale à Kassel en Allemagne pour son installation nautique « Dreams ». La plus glorieuse récompense dans le domaine de l’art plastique. Deux ans plus tard, il sera le lauréat du Prix de la troisième biennale de l’Art contemporain de Moscou. « La reconnaissance d’une grande carrière ».


Défendre le peuple et critiquer les politiques


« Je suis le porte-parole du bas peuple », ainsi se définit Romuald Hazoumé. Son art, il l’utilise pour exprimer son opinion sur les faits de société. C’est son rôle. « Je ne suis pas politicien et je n’aspire pas à l’être. Je peux donc dire ce que je veux et ce que je vois même si je dois rester neutre ». Et ses critiques sur la politique autant nationale qu’internationale sont acerbes. Mauvaise gestion, mauvaise politique d’orientation, indifférence face à la souffrance du peuple, etc. La liste est longue. Mais Romuald Hazoumé parle aussi de la culture, de la perte des valeurs traditionnelles et surtout de la vie des trafiquants d’essence frelatée notamment avec sa pièce « Made In Porto Novo ». Une installation qui représente les instruments du Jazz et un chanteur. Mais l’originalité de l’oeuvre est la musique qui l’accompagne. Mélange des bruits des activités qui jalonnent le quotidien du trafiquant d’essence, cette musique contient le son de la porte qui s’ouvre très tôt le matin, de l’essence versée dans les plastiques ou encore des coups de mortier pilant l’igname qu’il doit prendre au déjeuner. Quant à son oeuvre « La bouche du roi » présentée pour la première fois à Cotonou en 1999 et dévoilée en France en 2006, l’auteur la résume en une phrase « Hier, on ne savait pas où on allait, mais onsavait d’où on vient. Aujourd’hui, on ne sait toujours pas où on va, mais on n’a oublié d’où on vient ». Une phrase qui, à elle seule résume le combat de Romuald Hazoumé et le sens qu’il veut donner à ses oeuvres : la renaissance des valeurs ancestrales.

Par Eustache AGBOTON (Bénincultures)

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